La pornographie est-elle soluble dans le cinéma ? La question mérite qu’on la pose à l’heure où elle est partout sur Internet, soigneusement compartimentée en autant de catégories imaginables destinées à satisfaire toutes les inclinaisons et les fétichismes. Alors que la plupart des sous-genres cinématographiques les plus décriés (kung-fu, nudies miteux, comédies sexy transalpines…) finissent par susciter un certain intérêt et à être traités sérieusement (à juste titre, d’ailleurs!), la pornographie demeure un territoire méconnu et méprisé.
Certes, des auteurs ont tenté de défricher ces terres vierges et ont étudié le genre (citons Gérard Lenne, Jacques Zimmer ou l’excellent Christophe Bier dont le Dictionnaire des longs métrages pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm fait désormais figure d’incontestable référence) mais ces salutaires tentatives ne semblent pas vraiment suivies d’effets.
Pour les éditeurs de DVD, c’est le casse-tête chinois puisque sous l’effet de la grotesque loi X, ces œuvres sont confinées à un ghetto sordide et ne peuvent être vendues que dans des lieux spécialisés. D’où l’échec de la pourtant très louable initiative des éditions Wild Side de lancer il y a quelques années une collection sur l’âge d’or du X américain.
Pour éviter ces déboires, les éditions Bach films jouent la carte de la prudence et nous présentent trois versions « soft » de classiques du X français (au début de la déferlante porno, les films étaient souvent tournés en double version, notamment pour l’exportation dans des pays où la censure était plus pointilleuse qu’en France).

Avant toute chose, il convient de rappeler que le cinéma pornographique est né quasiment en même temps que le cinéma. Puisque le septième art permettait d’enregistrer la réalité du monde, les cinéastes ont, dès les origines, manifesté le désir d’aller regarder par le trou de la serrure pour voir ce qui se passait dans la chambre de la mariée ou dans les alcôves les plus secrètes. Pendant longtemps clandestin et tourné pour de riches amateurs (Michel Simon en fut l’un des plus célèbres) ou les maisons closes, le cinéma pornographique va connaître une brusque flambée au milieu des années 70.

Progressivement, et surtout à partir des années 60, le cinéma va faire tomber peu à peu toutes les barrières concernant la représentation du sexe à l’écran. Mai 68 n’est pas seulement une secousse politique et sociale mais influence profondément les mœurs : l’érotisme devient notamment un des éléments de libération (ambigu mais nous y reviendrons) de la femme qui revendique désormais le droit de disposer de son corps et de jouir sans entrave. Tandis que les premiers films hard (les rapports sexuels ne sont plus simulés) apparaissent sur les écrans au début des années 70 dans certains pays scandinaves et aux États-Unis (avec le succès du mythique Gorge profonde) ; il faudra attendre 1975 pour que ce cinéma s’exhibe en toute impudeur sur les écrans français.
Cette visibilité du cinéma pornographique sera de très courte durée (quelques mois) puisque face à ce déferlement de sexe explicite (qui commence à inquiéter la profession entière), la fameuse loi X va être promulguée, étouffant le genre sous le poids de la fiscalité et le confinant à un ghetto où il mourra à petit feu, bientôt supplanté par la vidéo et la consommation « domestique » de la pornographie.

Les trois films réédités en DVD sont un véritable bain de jouvence permettant de nous replonger dans ce court âge d’or du cinéma pornographique français. Si le genre répond désormais à un cahier des charges aussi morne qu’immuable (je vous épargne la description des figures imposées), on oublie qu’il a bénéficié dans un premier temps d’excellents techniciens, de comédiens relativement convaincants (si, si!) et qu’un certain soin était apporté aux récits.

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Le sexe qui parle, un des premiers grands triomphes du genre, en est la preuve éclatante. Réalisé par Claude Mulot, auteur de quelques films fantastiques étranges (La rose écorchée) et d’une navrante comédie pécassienne (Le jour se lève et les conneries commencent), sous le pseudonyme qu’il adoptera pour réaliser ses films hard (Frédéric Lansac) ; Le sexe qui parle narre les (més)aventures d’une jeune femme frustrée qui réalise soudainement que la partie la plus secrète de son anatomie est douée de parole et qu’elle peut exprimer ses désirs et ses pensées les plus secrètes.

L’argument n’est pas nouveau puisque Diderot l’avait déjà utilisé dans Les bijoux indiscrets. Mais il permet de coller à l’esprit de l’époque (nous sommes en 1975) et d’offrir à Lansac une occasion de railler l’hypocrisie des mœurs bourgeoises et l’ennui de la vie conjugale. Le film est assez caractéristique en ce sens qu’il se veut libérateur et qu’il évoque de manière frontale la question du désir féminin. Certes, la fin du film marque le retour à la norme (Joëlle, après avoir tout expérimenté pour connaître enfin le plaisir, retrouve les bras de son mari) mais le parcours de l’héroïne aura donné l’occasion au cinéaste de livrer une comédie satirique parfois un peu poussive, parfois assez mordante.
Mais ce qui caractérise surtout Le sexe qui parle, c’est d’être une œuvre relativement soignée et bien fichue. Au générique, on retrouve tout le futur gotha du X français : Claude Mulot réalise, Francis Leroi (mythique auteur de Rêves de cuir) produit, Gérard Kikoïne, qui deviendra l’un de meilleurs réalisateurs de films pornos en France, est au montage (il fut d’ailleurs le monteur inspiré de très bons Jess Franco) avec un assistant nommé Pierre B.Reinhard (lui aussi futur réalisateur de X renommés). Quant à l’assistant Didier Philippe-Gérard, il s’agit en fait de Michel Barny qui signera également un classique du genre : Mes nuits avec…Alice, Pénélope Arnold, Maud et Richard.
Enfin, la photographie est assurée par Roger Fellous qui fut également le chef-opérateur de Duvivier et Buñuel.
La réunion de tous ces talents permet d’assurer la bonne facture du film, par ailleurs interprété par une splendide Pénélope Lamour qui ne persévérera pas dans le cinéma (malheureusement), par la future star Sylvia Bourdon et l’ardente Béatrice Harnois que l’on retrouve dans une amusante confrontation avec un curé dans un confessionnal et dans une mythique et mémorable scène de masturbation avec le nez d’un Pinocchio en bois !

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Toujours réalisé par Mulot/Lansac et son équipe, Belles d’un soir (version soft du film Suprêmes jouissances – prenez des notes je vous prie !-) est, comme Le sexe qui parle, une comédie satirique pimentée de scènes de sexe. Plus encore que dans le précédent, on peut voir dans ce film l’ambiguïté d’un cinéma prônant l’émancipation de la femme mais, qui dans un même mouvement, la réifie. Dans la notice consacrée au film dans le dictionnaire de Christophe Bier, l’auteur estime que le film ridiculise les aspirations des féministes. Ce n’est pas totalement faux puisque ces trois héroïnes qui décident un jour de tout plaquer et de vivre leur sexualité comme elles l’entendent finissent par être obligées de se prostituer et de retomber sous la coupe économique des hommes. D’un autre côté, le film est une féroce critique de la domination masculine : tous les hommes présentés ici sont d’odieux beaufs, que ce soit les maris qui jouent au poker et boivent de la bière pendant que leurs épouses s’ennuient à les attendre ou encore ce directeur de clinique sénile qui force son infirmière à lui faire quelques gâteries. Un beau jour, elles décident de s’émanciper en louant un appartement et en se conduisant comme leurs maris : attitude de soudards avec l’agent immobilier (« où est-ce qu’on se lave le cul ? » demande élégamment l’une d’entre-elles), soirées entre copines, embauche d’un « homme de ménage », recherche d’aventures rapides…D’une certaine manière, ces trois délicieuses gredines appliquent à la lettre les conseils féministes donnés par Katharine Hepburn dans Madame porte la culotte (à ceci près qu’elles ne portent que rarement cet ustensile suranné, aussi inutile que disgracieux à l’œil de l’esthète).
Le film porte en lui-même la principale contradiction du porno (du moins, celui des années 70) : d’un côté, il fustige sympathiquement le phallocratisme ambiant et milite pour l’émancipation de la femme et de ses désirs ; de l’autre, il s’adresse principalement à des hommes et parvient difficilement à éviter la réification du corps féminin.
Au rayon des curiosités, on notera que l’icône Brigitte Lahaie apparaît ici en brune dans un de ses premiers rôles et qu’on retrouve au casting de ce film deux stars masculines du genre : Alban Ceray et Dominique Aveline.

La fessée est le premier film pornographique de Claude Bernard-Aubert (qui endossera pour l’occasion son pseudonyme habituel de Burd Tranbaree, anagramme de son nom), auteur connu pour ses films de guerre (Patrouille de choc, Les tripes au soleil) et son Affaire Dominici interprété par Jean Gabin. Une des curiosités de l’œuvre, comme le souligne l’incontournable Christophe Bier dans une présentation en bonus du film, est qu’il renoue avec la tradition du roman de flagellation, sous-genre fétichiste de la littérature érotique qui connut son heure de gloire entre 1910 et 1930. L’œuvre narrera donc les aventures de Monsieur Léon, « maître fesseur », qui parviendra grâce à son art à dérider les croupes les plus assoupies. Le même Christophe Bier (mais cette fois dans son dictionnaire) regrette que Burd Tranbaree ne fut pas un obsessionnel comme Tinto Brass ou Jess Franco pour se concentrer davantage sur le véritable objet du film, à savoir la fessée. Pour lui, ces scènes ne sont qu’un prélude à des coïts beaucoup plus traditionnels et monotones.
Dans la mesure où le film présenté en DVD est castré (si j’ose dire) de ses scènes explicites, le spectateur n’a pas envie de faire la fine bouche devant une comédie égrillarde gentiment fétichiste. La réalisation est soignée et le propos amusant même s’il ne dépasse pas celui d’une comédie gauloise où chaque fessée est annoncée à grand renfort de roulements de tambour. Mais l’ensemble dégage une certaine bonhomie et se trouve parfois pimenté par quelques notations séditieuses assez sympathiques comme cette séquence où les habitants du quartier séquestre une pervenche et se cotise pour que Léon lui donne la correction qu’elle mérite. Émoustillée par cette séance, la jeune femme devra démissionner de la maréchaussée pour que notre héros lui prodigue ses faveurs
(« qu’est-ce qui te dérange chez moi ? Implore-t-elle, « ton uniforme », répond-il sans le moindre compromis).
Là encore, le film réserve également une petite surprise puisque dans le rôle de la fille revêche d’un colonel austère, on reconnaît l’explosive Catherine Ringer qui fait déjà preuve de ce tempérament qui fera d’elle une des grandes vedettes du X français avant de percer dans la chanson avec le succès que l’on sait.

Parce qu’il fait de la fessée un agréable jeu érotique et non pas un moyen de punir autrui, le film de Tranbaree se révèle au bout du compte assez plaisant même s’il n’a rien d’inoubliable…

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Collection Cinéma érotique français

(Bach Films)

Le sexe qui parle (1975) de Frédéric Lansac avec Pénélope Lamour, Béatrice Harnois, Sylvia Bourdon

Belles d’un soir (1977) de Frédéric Lansac avec Martine Grimaud, Brigitte Lahaie, Alban Ceray, Dominique Aveline

La fessée (1976) de Burd Tranbaree avec Antoine Fontaine, Jacques Marbeuf, Catherine Ringer

A propos de Vincent ROUSSEL

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