« Black Venus ». C’est sous ce nom de code qu’un ancien militaire est recruté par les services secrets de la Corée du Sud pour infiltrer Pyongyang, dans le but de recueillir des informations sur leur programme nucléaire. Le héros est chargé d’approcher les représentants nord-coréens à Pékin en se faisant passer pour un homme d’affaires fortuné. Alors qu’il parvient peu à peu à nouer des relations avec les diplomates ennemis, l’espion fait une découverte qui vient compromettre sa mission.

Yoon Jong-bin nous livre avec The Spy Gone North un film d’espionnage éblouissant. Le réalisateur s’inspire ici de faits réels dont on aurait pu craindre qu’ils donnent lieu à une plate reconstitution historique. Or tout en respectant l’exactitude des faits, le réalisateur enrichit son intrigue de personnages fictionnels saisissants pour lui conférer une ampleur romanesque. Les allées et venues de l’agent secret entre Pékin et la Corée du Nord contribuent à rythmer efficacement le film. Dans une séquence remarquable, le premier séjour à Pyongyang de « Black venus » est filmé comme un rêve étrange et froid, rythmé par le bruit des bottes. Les rares apparitions de Kim Jong Il, minuscule personnage de cartoon perdu dans un décor démesuré, toujours suivi de sa petite chienne blanche, s’apparentent à un spectacle à la fois absurde et terrifiant, redoutable de drôlerie.

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Le film est en outre porté par un suspense haletant : la faculté de l’espion à incarner un personnage plausible aux yeux des Nord-Coréens occasionne des scènes particulièrement tendues. Avec son attaché-case, ses lunettes de guingois et son éternel imperméable, l’agent secret se dissimule sous le masque d’un homme d’affaires un peu grossier pour gagner en crédibilité et en finesse. Tout concourt ainsi au plaisir du spectateur, sans facilité, des rebondissements inattendus de l’action à l’interprétation magistrale des acteurs.

Dans sa facture, The Spy Gone North s’avère au premier abord assez classique et respecte les codes du film d’espionnage : on retrouve des micros dissimulés dans les chambres d’hôtel, des indics à chaque coin de rue, le héros y est confronté à une solitude sans issue. A l’inverse d’un Jason Bourne, le film ne s’inscrit toutefois pas dans la veine du film d’action : il s’agit surtout pour l’espion de parlementer, d’engager un dialogue avec l’ennemi, de le persuader à collaborer. Pour autant, le danger encouru n’est pas moins grand : le moindre faux pas peut lui coûter la vie. Mais The Spy Gone North semble se réinventer au fur et à mesure qu’il avance, comme pour faire dérailler le film d’espionnage qu’il prétendait être. Alors qu’on croyait avoir identifié les bons et les méchants, les repères se brouillent pour révéler l’omniprésence du cynisme en politique. De même, après avoir suivi la piste du film d’espions, le réalisateur infléchit l’intrigue pour faire surgir la possibilité d’une rencontre.

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Produit d’une époque, le film d’espionnage a connu son apogée dans les années soixante pour amorcer son déclin avec l’effondrement du bloc de l’est. Mais la situation de quasi guerre froide entre les deux Corées et les tensions qui caractérisent leurs relations dans les années 90 offrent l’opportunité à Yoon Jong-bin de redonner un nouvel éclat à ce genre cinématographique. « Pendant des décennies, nous nous sommes considérés comme des ennemis et nous nous sommes affrontés. Mais dans quel but ? ». Telle est la question soulevée par les romans de John le Carré, question que reprend à son compte Yoon Jong-bin en l’adaptant au contexte coréen dans son dernier long-métrage. Au-delà de l’affrontement larvé entre les deux Etats, le réalisateur suggère en effet les liens fraternels qui subsistent au sein de la population, de part et d’autre de la frontière. C’est que, derrière le film d’espionnage, The Spy Gone North raconte l’histoire émouvante d’une amitié impossible. L’estime mutuelle qui anime le héros et le directeur du Conseil Economique Extérieur Nord-Coréen évolue et leur rapprochement progressif dénote une volonté de faire œuvre commune, au-delà des intérêts personnels et patriotiques. L’idéalisme perce alors derrière la corruption et la manipulation. L’amitié sert ainsi de contrepoint optimiste à la noirceur des relations politiques, comme pour nous suggérer que l’espoir d’une réunion est encore possible au niveau des individus.

 

Avec entre autres Hwang Jung-min, Lee Sung-min, Cho Jin-Woong, Ju Ji-hoon

Durée : 2h20

A propos de Sophie Yavari

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