C’est ici que se cache le grand vainqueur de cette 24ème édition de L’Étrange Festival ! C’est donc la Corée du Sud qui remporte la mise avec The spy gone North, drame d’espionnage vraiment réussi, mais… où est l’étrangeté ?! Cela restera un grand mystère, qui quelque part tombe bien. Il sera également question ici d’adolescents inquiétants (L’heure de la sortie), d’une femme justicière (A Vigilante), d’un village maudit (Dachra), de transmutations décevantes (Lifechanger) et d’une réussite SF (Upgrade).

 

On ne se rend pas forcément à L’Étrange Festival pour voir un film coréen d’espionnage, loin de là. On déniche toujours des points d’interrogation dans la programmation, et The spy gone North en faisait partie. Pour autant, bien nous prit d’écouter notre curiosité. Le film de Yoon Jong-Bin repart d’ailleurs avec le Grand Prix et le Prix du Public. Inspiré de l’histoire vraie de l’espion sud-coréen Black Venus, ce long métrage suit dans les années 90 le patient travail d’infiltration de cet ancien officier démissionnaire recruté par les services secrets pour enquêter sur les projets nucléaires du Nord. Le récit et la mise en scène sont denses et précis, favorisant une bonne compréhension des enjeux complexes de la mission. Car si les avancées nucléaires du Nord sont le point de départ de l’investigation, nous découvrirons, en même temps que Black Venus, parfait héros auquel s’identifier, du fait de sa posture de quasi quidam (ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement efficace) avançant progressivement dans les dangereux méandres de l’espionnage, que les problématiques, dans ce contexte de scission nationale, sont évidemment moins binaires qu’il n’y paraît. La position de novice du héros, suivant les instructions qu’on lui donne sans pour autant oublier de conserver un recul lui garantissant une certaine indépendance, permet au réalisateur de poser un regard non manichéen sur les événements (pour preuve également le fait d’avoir creusé la relation entre notre espion et son principal interlocuteur du Nord, Ri).

Anti-spectaculaire, The spy gone North est très différent des blockbusters d’espionnage que l’on nous sert régulièrement. Réflexif, posé (certains diront « classique », mais ce serait mésestimer la fort belle conduite de l’ensemble), il ausculte les rouages de la politique, vaste arme de manipulation, affiliée au commerce, à la publicité, peut-être moins édifiante que la ressource atomique, mais ô combien sournoise et détestable. La notion de stratégie est au cœur du film : celle des nations, dans leur clivage, leur mésentente, et celle de Black Venus, le faux homme d’affaires maniant à la perfection la naïveté pour gravir un à un les paliers jusqu’au cœur du système, tout en mettant sa vie complètement de côté. Tout en subtilité, The spy gone North dit beaucoup de choses sur son pays, sa politique, son visage social, sa détresse (un seul travelling dans un village du Nord suffit à se représenter l’horreur), ses espoirs, aux antipodes du film d’action, lorgnant du côté du drame en se penchant sur l’humain (les dernières séquences sont étonnamment très émouvantes). En fuyant la démonstrativité, Yoon Jong-Bin dresse un constat fatalement amer, avant tout juste et réaliste. Une réussite dans son genre.

 

L’opus français de cette compétition nous fut proposé par Sébastien Marnier avec L’heure de la sortie. Une réussite pour ce qui est de l’instauration d’un climat délétère et inquiétant dans un cadre des plus banals. L’intrigue se déroule en effet dans le milieu scolaire, et l’ouverture voit un professeur de français se défenestrer en plein cours. Son remplaçant, Pierre Hoffman (Laurent Lafitte), fait la connaissance de ces élèves de 3ème ayant assisté à la scène. Surdoués et peu chaleureux, ils semblent cacher de graves secrets. Sébastien Marnier parvient à instiller, dans le quotidien de ce prestigieux collège, un évident malaise. On pense rapidement à ces hordes d’enfants maléfiques et impassibles qui depuis Le Village des Damnés ont constitué au cinéma une menace perfide et trouble. Mais à la différence de cet opus, L’Heure de la sortie ne s’aventure pas dans le fantastique. Si danger il y a, il sera humain. Parvenir à le faire ressentir dans un contexte aussi terre à terre que celui décrit (le film se déroule principalement au collège, ou parmi le groupe de six adolescents, lors de leurs mystérieuses activités) n’était pas chose aisée, mais cela fonctionne et l’ensemble vire progressivement mais sûrement vers le thriller psychologique.

La progression s’avère peut-être un peu lente : la mécanique est relativement redondante, basée sur le ressenti d’Hoffman, qui suit et observe les adolescents à plusieurs reprises, pris petit à petit de vertige à tendance paranoïaque face à leur comportement, une attitude nihiliste qu’il ne s’explique pas, accompagnée d’une froideur limitant la communication. Nous adoptons son point de vue, chargé de questions et de doutes. Il faudra attendre la toute dernière partie du métrage pour que le rythme s’emballe – de manière efficace – et que des réponses nous soient apportées. Car derrière le mystère, L’Heure de la sortie affiche un sous-texte social fort, qui court dans tout le film pour exploser dans ses dernières minutes. Écologie, économie, politique, tout cela s’entremêle, et le constat est d’autant plus amer qu’il émane en priorité de la jeunesse. Plus que du spleen adolescent, ces collégiens souffrent de porter un regard particulièrement lucide et sombre sur le monde dans lequel ils vivent. Dans lequel nous vivons. La cloche a sonné, mais avons-nous encore envie de sortir ?

 

Avec A Vigilante, l’australienne Sarah Daggar-Dickson s’empare du douloureux sujet des violences domestiques. Tout entier centré autour du personnage de Sadie, une ancienne femme battue encore dévastée, le film réactualise, par son titre et son intrigue, une figure que l’on associe beaucoup plus facilement aux années 70 avec des films comme Death Wish de Michael Winner ou la série des Dirty Harry. Sans en reprendre le style, la réalisatrice en emprunte dans son récit la démarche : faire justice soi-même, ne compter que sur soi afin d’obtenir un semblant d’équilibre. Ainsi Sadie est-elle devenue « sauveuse à gages », pour ainsi dire, même si elle accepte juste ce qu’il faut d’argent pour vivre comme prix de ses missions. Sans doute faut-il voir dans son désir d’aider à partir de chez elles celles qui n’y parviennent pas d’elles-mêmes une tentative de rejouer le passé, elle qui avait réussi à le faire, mais à quel prix ? Le ton du film est à la fois sec et émotionnel. Sec dans les missions, dans les entraînements de boxe de Sadie, dans ses séances de maquillage qui lui font chaque fois prendre un autre visage pour aller donner une leçon décisive aux maltraitants (mères indignes comprises). En « public », donc. En action. En privé, c’est toute la douleur de cette femme et mère détruite psychologiquement qui est décrite sans fard grâce à une Olovia Wilde intense. Lors des séances de groupe de soutien, le film semble carrément démonstratif, les unes et les autres pleurant tour à tour, ou s’adressant face caméra (dirait-on, car le contre-champ montre que le personnage s’adressait en fait à une camarade) à ceux qui ne bougent pas (nous, dans le cas précis).

Plutôt que du pathos, on peut voir dans le premier cas l’illustration de l’idée que ce qui en affecte une affecte toutes les autres – ce sentiment de communauté entre victimes est sans doute le moteur de notre justicière – et dans le second une tentative certes maladroite de provocation d’une prise de conscience, mais en même temps l’aveu d’une certaine forme de désespoir, à tendance réaliste. Car au-delà de la trajectoire personnelle de Sadie, ce que semble dire le film ainsi que sa fin en forme de boucle, c’est que la méthode forte est la seule qui puisse aboutir à un quelconque résultat, et que cette horreur quotidienne existera toujours. Si l’on doit chercher l’explication du titre, faisant référence au genre du vigilante movie, elle est là : rien n’a changé en plusieurs décennies, la violence est toujours là, la société et l’être humain continuent de la subir et pour longtemps encore. Le film s’égare largement dans sa dernière partie en prenant un virage se recentrant sur les démons de Sadie. La greffe ne prend pas, mais l’on retient le reste, avec ses défauts, sa sincérité, la beauté de la lutte intérieure dans l’hostilité de la vie. Un film ne changera pas le monde, mais un regard concerné et empathique peut soulager bien des âmes.

 

On a fait un tour du côté de la Tunisie, aussi. Avec Dachra, d’Abdelhamid Bouchnak. Il nous avait prévenus juste avant : c’est fauché, mais fait avec le cœur. Pas de surprise à l’entame du film, donc, avec ce rendu à la Blair Witch et ces décors improbables sans doute dénichés à la va-vite. Si ce n’est dans la forme, puisque le film n’est pas un found footage, tout du moins en retrouvons-nous le concept, puisque Yasmine, Walid et Bilel, étudiants en journalisme, ont quelques jours pour tourner un sujet original. L’un d’eux ayant entendu parler d’une femme internée depuis trente ans après avoir été retrouvée mystérieusement mutilée sur le bord d’une route, et pouvant avoir ses entrées à l’hôpital, l’investigation commence autour de la dangereuse et infortunée Mongia, jusque dans la ville de Dachra, point de départ de toute l’histoire. Le film souffre de quelques longueurs, d’un démarrage il est vrai un peu cheap, et d’une articulation un peu bancale entre récit horrifique et démons intérieurs en la personne de Yasmine, mais la richesse du folklore exploré lui offre une vraie tenue, à mesure que le séjour improvisé des jeunes personnages dans ces contrées inhospitalières tourne au cauchemar.

Même si l’intrigue n’est pas inspirée de faits réels, les véritables croyances tunisiennes autour de la sorcellerie apportent une épaisseur inquiétante à l’ensemble, qu’Abdelhamid Bouchnak parvient à saisir et à retranscrire suffisamment pour que ce village donnant envie de s’enfuir à toutes jambes conserve son emprise sur nous. Cette petite fille au manteau rouge, la bouche pleine de sang et le regard halluciné, ces vieilles femmes dissimulées dans leur habit, à tel point que l’on se demande si leur visage est humain, cet hôte trop affable pour être honnête, ces chapelets de viande étendus comme on fait sécher du linge, cette forêt silencieuse faisant de Dachra une véritable enclave coupée du monde extérieur, tout cela fait son effet (après une série de clichés thématiques accompagnés de jump scare qui dans la première partie faisaient craindre le pire) et nous invite à classer le premier film du réalisateur tunisien dans la catégorie des bonnes découvertes laissant augurer une suite de carrière intéressante.

 

Et on termine de tour d’horizon avec deux films hors compétition. Lifechanger : voilà un film qui nous avait appâtés avec sa superbe affiche ornée d’un personnage doté de gigantesques ailes de papillon de couleur différente sur fond d’éclaboussures de sang. Puis la présentation nous vanta une série B rappelant le Fallen de Gregory Hoblit réalisé vingt ans auparavant. C’était presque trop beau pour être vrai, et la déception a tout de même un peu pointé le bout de son nez. Certes les histoires de transmutation ne courent pas les rues, et ce Lifechanger du canadien Justin McConnell a le mérite de s’emparer d’un thème fantastique à souhait, et peu souvent exploité. Ainsi Drew est tel une âme errante à la recherche d’un corps. Ou de multiples corps, étant donné qu’il ne peut résider dans un corps « volé » que pendant quelques jours, parfois quelques heures, avant de devoir trouver une nouvelle victime, quelqu’un qu’il deviendra, homme ou femme, adoptant non seulement son physique, mais aussi ses souvenirs, ses émotions. Et Drew est habité par le sentiment amoureux qu’il a un jour ressenti envers une femme, avant de passer dans un autre corps, une femme qu’il va tenter durant tout le film de mieux connaître, d’approcher, de séduire, sous de multiples apparences.

Lifechanger est une histoire d’amour, au fond, mais la froideur générale du film empêche de réellement se laisser toucher par les personnages et leur histoire. Le rythme rapide des transmutations imposé à Drew instaure une certaine urgence dans cette quête de corps, tandis qu’en voix off il se livre un peu et détaille les particularités de sa vie, mais cela donne également au scénario un caractère très répétitif. De même la solitude du personnage, sa détresse, les doutes liés à sa quête et à la nature furtive de ses enveloppes physiques sont plus relatés qu’ils ne constituent des enjeux dramatiques forts, le tout desservi par des dialogues parfois maladroits. La sincérité est là, on n’en doute pas. Mais il manque une vibration, une profondeur, ou une finesse (le cadre réaliste est peu aimable mais en accord avec le désarroi du personnage, mais la montée musicale tonitruante pendant la scène de révélation dénote le manque d’envergure caractéristique de la mise en scène). Ce n’est pas complètement à jeter, mais cela ne changera pas notre vie.

 

Upgrade, en revanche, de l’australien Leigh Whannell, qui retrouve le producteur Jason Blum après avoir réalisé sous sa houlette le troisième volet d’Insidious, fut une excellente surprise. Le genre de série B de SF comme on n’en fait plus. Ou presque. Dans un univers futuriste où la technologie a envahi le quotidien et quasiment les êtres humains (on n’est pas loin de Black Mirror), Grey et sa femme Asha sont agressés par plusieurs hommes. Asha périt tandis que Grey demeure paraplégique, enfermé tant dans son corps que dans sa douleur. Mais bientôt un homme vient lui proposer de lui implanter une puce qui lui permettra de recouvrer, et même de décupler, ses capacités physiques. Prétendument immobilisé, Grey va ainsi pouvoir se lancer à la poursuite des assassins de sa femme et assouvir sa soif de vengeance. Upgrade est tout en équilibre et réussit aussi bien le mélange que le dosage de ses différents ingrédients. Le scénario comporte juste ce qu’il faut de péripéties pour nous tenir en haleine. La trame en est simple, mais efficace, tout entière tendue vers un but, celui de la vérité, voire de l’apaisement, avec une très belle fin douce-amère.

Mais une sous-intrigue vient également irriguer l’ensemble, lorsque Stem, la puce implantée à Grey se met à lui parler, le conseiller, et revendiquer de plus en plus d’indépendance… Sur la thématique de l’homme et de la machine, Upgrade pose des questions intéressantes, et par la même occasion frise régulièrement  la métaphore du dérèglement psychique. La réalisation sait se montrer nerveuse lors de scènes de combat un peu particulières, Grey se battant un peu à la manière d’un robot, avec des gestes saccadés et rapides, et posée, lors de séquences plus introspectives, indispensables pour apporter ce petit supplément d’âme aux séries B dignes de ce nom. Le rythme est au diapason, de même que l’interprétation (Logan Marshall-Green navigue parfaitement entre les deux registres) et la photographie, très nocturne est soit métallique soit baignée de couleurs chaudes qui dépeignent efficacement le monde ultra connecté dans lequel se déroule l’intrigue. On n’a franchement aucun reproche à faire à ce film que l’on aurait bien vu avoir sa place en compétition et dont la sortie en salles est prévue le 3 octobre prochain. À ne pas manquer, donc !

 

A propos de Audrey JEAMART

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