Karim Aïnouz – “Praia do futuro”

Dès le Festival de Berlin, où Praia do futuro a fait son avant-première mondiale en février, le film m’avait semblé assez parfait, et parfaitement inexplicable – un peu comme ces mots d’esprit qui s’élèvent à de telles hauteurs impalpables que celui qui ne les comprend pas d’emblée reste tout aussi irrémédiablement frustré que continue de jubiler longtemps celui qui en goûte toute la saveur. Je profite du partenariat avec Culturopoing pour la sortie en salles de Praia do futuro pour rappeler ce que j’écrivis alors : ce nouveau long métrage du Brésilien Karim Aïnouz (Madame Satã) est une oeuvre qui ne ressemble à rien de ce qu’on a pu voir avant et fonctionne comme une puissante lame de fond, sous la surface majestueuse d’une mer parfaite – d’ailleurs, le film commence et s’achève par des vrombissements, ceux de motos sportives, mordants au début, puis apaisés.

praia donato

Dans l’intervalle, impétuosité et force tranquille, sons poignants et profonds silences, se succèdent en alternance. Car il est question de disparition et de réapparition. Au large de la ville brésilienne de Fortaleza, deux jeunes gens sont engloutis par d’immenses vagues et Donato (Wagner Moura, le charismatique héros de Troupe d’élite), sauveteur en haute mer (il est tellement à l’aise dans l’eau que son petit frère Ayrton, lui-même tétanisé par les dangers de l’océan, le surnomme Aquaman), ne peut venir en aide qu’à l’un d’entre eux, Konrad (l’Allemand Clemens Schick), son compagnon ayant été happé par les flots. La force de cette toute première étreinte des deux héros parmi les vagues, face à la mort, tisse immédiatement entre leurs âmes et leurs corps un lien impérieux, indéfectible, encore palpable à l’image après l’assouvissement, tandis qu’ils regardent la mer infinie devant eux. Alors Donato n’hésite pas à suivre sur le champ Konrad à Berlin.

praia konrad

Le mélange de fougue captivante et de confiance totale entre les deux hommes se retrouve dans la photographie, absolument sereine et en même temps toujours active, car très subjective. Aïnouz invente une manière nouvelle et fascinante de cadrer ses plans : la permanence de l’horizon s’y fait toujours sentir, mais les images sont coupées, sans violence, amoureusement, à des endroits inattendus et poétiques. Il ne s’agit pas ici de laisser le plus important en dehors du champ : les éléments les plus beaux du film sont bien dans le champ, mais ils sont invisibles, on ne peut les voir qu’avec ce genre de regard indescriptiblement tendre que Donato et Konrad posent l’un sur l’autre sans parler, même quand ils se tournent le dos – dans une scène époustouflante où ils n’ont même plus besoin de se regarder pour sentir que l’autre est là !

praia eux praia frères

Pour le jeune Ayrton (Jesuita Barbosa), trop d’années ont passé depuis que son grand frère est parti en Allemagne sans donner de nouvelles : il n’est plus hanté que par son absence, un vide si grand qu’il traverse l’océan et vient errer dans un Berlin un peu magique à la recherche de Donato, pour lequel il a appris l’allemand au cas où celui-ci aurait oublié le portugais. Mais Donato n’a rien oublié : s’il continue de regarder devant lui, ce qu’il voit devant lui quand Ayrton marche sur une vaste étendue de sable à marée basse, quand toute l’eau a disparu au loin, c’est un petit garçon qui se trouve en plein milieu de la mer et qui n’a plus peur. Malgré les deux disparitions très concrètes qui surviennent dans Praia do futuro, apparaître et disparaître n’y ont finalement pas le sens qu’on pourrait penser : ces deux mots n’ont de sens qu’à travers les yeux de quelqu’un qui vous aime. Quand le film s’achève, c’est une présence qu’on sent, une présence parfaite comme un ruban d’asphalte infini que deux motos roulant côte-à-côte caressent, une présence qui ressemble à l’amour.

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A propos de Bénédicte Prot

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