Alors que les supermarchés mettent en vente des steaks de kangourous à l’occasion des fêtes de fin d’année, la ressortie de Wake in Fright en salles devrait faire réfléchir quant à un éventuel achat de cette viande. Classique australien des années 70, distribué alors sous le titre Outback en Europe et aux États-Unis, le film de Ted Kotcheff relate une véritable descente aux enfers dans l’Australie la plus profonde.

Jeune instituteur exerçant dans un trou perdu de l’Australie, John Grant se prépare à partir en vacances à Sydney. Là-bas, il compte rejoindre sa fiancée et passer du bon temps au bord de la plage. Son voyage le mène à Bundanyabba, petite ville perdue au fin fond de l’Outback. En attendant son avion, le jeune homme va aller de pub en pub et de rencontre en rencontre. Au fur et à mesure, John Grant va découvrir un autre monde, celui d’une Australie dégénérée et violente.

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Pour réaliser son quatrième film, Ted Kotcheff se rend en Australie et adapte le roman de Kenneth Cook, Cinq matins de trop (1). « Je trépignais à l’idée de décrire une culture qui m’était inconnue – même si j’y trouvais quelques similitudes », se souvient-il. « Le Canada et l’Australie sont toutes deux des ex-colonies britanniques, toutes deux de grands pays avec de grands espaces quasi-désertiques dans lesquels la vie est rude. Zones minières, forêts et zones industrielles servent de toiles de fond à des sociétés très machistes où l’on picole sec. Les femmes, lorsqu’elles sont présentes, sont totalement marginalisées par cette culture de l’alcool. Ces grands espaces ne vous rendent pas plus libres, ils vous effraient et vous font prisonniers. Sensiblement la même chose que chez moi au Canada. » Un panoramique qui montre une voix ferrée entre deux maisons au milieu d’un paysage désertique donne une idée du ton du film. Cette ligne de chemin de fer s’étend à perte de vue vers nulle part, comme les personnages égarés de l’histoire.

Ted Kotcheff filme l’Australie et notamment la ville de Bundanyabba comme un véritable enfer sur terre. Les paysages et les habitations sont écrasés par la chaleur, les hommes ruissellent de sueur dans des bars surpeuplés. Des endroits où les seules distractions sont de chasser les kangourous et de boire de la bière jusqu’à plus soif. « En repérages, nous sommes passés devant ce pub de Broken Hill avec une bouteille de bière géante comme fronton », raconte Ted Kotcheff. « Il devait y avoir 30 voitures devant, chacune avec une femme qui attendait à l’intérieur et, dans le pub, les hommes s’en donnaient à coeur joie. Tout d’abord il faut que je vous dise que le portais à l’époque une large moustache et les cheveus longs. Je dis ‘OK, allons-y’ et le chargé des repérages, John Shaw, qui est bâti comme une armoire à glace, a la touille de rentrer avec moi, mais finalement nous y allons. Un gars jette un oeil à mes cheveux et s’écrie ‘Ben merde alors !’, regarde ma moustache et s’écrit à nouveau ‘ben merde alors !’ puis dit ‘Salut Staline !’. Je ne réponds pas et il le redit à nouveau. Je lui réponds ‘j’aimerais bien bavarder avec toi, mais je suis mort !’ Il y a eu un grand silence et il a éclaté de rire en me disant ‘j’aime les mecs qui ont le sens de l’humour !’. » Cette anecdote résume bien l’ambiance du long métrage de Ted Kotcheff, qui se partage entre le sens de la dérision et une vision sordide de l’humanité. Le réalisateur alterne entre l’aspect désertique et vide de ses paysages et la sensation d’enfermement que donne ces débuts de boissons remplis de monde.

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Wake in Fright fait partie de ces films constats qui décrivent la vie des bouseux dans les régions les plus reculées d’un pays, comme, trois ans plus tard aux États-Unis, Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Sans toutefois être une œuvre horrifique, le film de Ted Kotcheff s’avère tout aussi âpre et malséant. La caméra va de petits hôtels miteux en habitations sordides en passant par l’arrière salle d’un bar où se déroulent des jeux d’argent. Ted Kotcheff filme les pubs comme des anti-chambres de l’enfer dans lesquels se déroulent d’étranges rituels, où refuser une bière est un affront et où les âmes s’égarent dans l’appât du gain pour tromper l’ennui.

Sans être vraiment fantastique, le film emprunte pourtant quelques motifs au genre, faisant parfois ressembler le périple de John Grant à un long épisode de La quatrième dimension. L’instituteur naïf n’arrive pas à sortir de la ville de Bundanyabba, ses tentatives d’évasion l’y ramenant, comme dans un cauchemar sans fin. Au contact des bouseux du coin, avides de bière et de sensations fortes, il va découvrir la sauvagerie et la cruauté humaines, notamment lors d’une odieuse chasse aux kangourous. Véritable point d’orgue du film, la séquence est presque insoutenable.

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Parmi ces « rednecks », Donald Pleasance fait figure de véritable incarnation d’un Mal tentateur et corrupteur à l’élégance décadente. Wake in Fright peut être vu comme un survival et préfigure Rambo que Ted Kotcheff réalisera 11 ans plus tard. En plongeant son anti-héros dans un milieu hostile, Wake in Fright dresse un constat nihiliste de la nature humaine, une œuvre au sein de laquelle l’homme n’en ressort pas grandit. Le film décrit un monde machiste et vulgaire, mais aussi la défaite de l’instruction face à l’ignorance et à la bêtise. La photographie souligne l’aspect poisseux d’une peau recouverte de sueur, la narration est aride comme le désert australien, le montage sec comme le cœur de ces hommes qui ne reculent devant aucune ignominie pour passer le temps. Le rythme qu’adopte Ted Kotcheff et son monteur est quasi-contemplatif. Les séquences dans les pubs sont longues et décrivent bien le climat d’ennui qui règne dans la ville, au contraire de celles de violence qui mettent en évidence le chaos mental des personnages. L’aspect réaliste laisse alors la place à une ambiance cauchemardesque née de la confusion de ces hommes dénués de repaire.

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Wake in Fright lui-même revient de l’enfer. En effet, Anthony Buckley, le monteur du film, était à la recherche du négatif depuis 1996. Après des années de recherche, de fausses pistes en copies trop détériorées pour être exploitées, il finit par localiser enfin le négatif à Pittsburgh dans un container marqué du cachet « À détruire ». Entièrement restauré en numérique, il est maintenant permis de (re)découvrir ce chef-d’oeuvre sur la condition humaine dans une très belle copie qui sauvegarde le grain d’origine dans certains plans. Wake in Fright fait mal, rend groggy et donne la gueule de bois à la sortie de la projection. Mais vous reprendrez bien une petite bière avec votre steak de kangourou ?

Wake in Fright
(Australie – 1971 – 108min)
Réalisation : Ted Kotcheff
Scénario : Evan Jones, d’après le roman de Kenneth Cook
Directeur de la photographie : Brian West
Montage : Anthony Buckley
Musique : John Scott
Interprètes : Donald Pleasance, Gary Bond, Chips Rafferty, Sylvia Kay, Jack Thompson, Peter Whittle, Al Thomas, John Meillon…

(1) Cinq matins de trop, Kenneth Cook, Livre de poche.

 

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