De ce premier long-métrage intime et éminemment personnel, Louise Hémon trace déjà sa route auprès de jeunes promesses (Prix Bazin cette année des Cahiers du cinéma), et avec son Engloutie nous ensevelit sous une épaisse et robuste neige nacrée de mystères et de folklore. Qu’il est fascinant d’être encore, malgré la montagne incessante de long-métrages à digérer bon an mal an chaque année, touché, secoué par une œuvre radicalement unique, une esthétique trouble entre des notes de giallo, un patois franchouillard, un relent horrifique américain et une utopie beau bizarre italienne. Car c’est aussi cela L’engloutie, un étrange pot-pourri qui navigue en pleine conscience dans cet espace indéfini d’un film hors-genre, indéfinissable, et pourtant dominant, car profondément fascinant.

 

Copyright Take Shelter – Arte France Cinéma

Rat des villes, rat des champs, Aimée (prénom en hommage à l’arrière-grand-mère de Louise Hémon initiatrice du projet grâce à des lettres et récits retrouvés) en hussarde noire doit porter la bonne parole de l’éducation nationale dans les plus reclus territoires hexagonaux (ici en pleine montagne, nous sommes en 1900). Tout d’abord par le langage, le français se confrontant au patois local, puis l’écriture, le sens des mots et du vocable, l’ouverture sur le monde aussi, ici par la géographie, et cette mappemonde en loupe grossissante et libératrice de frontières. Aimée qui détonne, cette candeur naïve, presque adolescente, à s’enthousiasmer du partage, avec ce don pédagogique et cette merveille capacité qu’est l’apprentissage, celle aussi de voyager, de s’élever, et d’abattre les oeillières d’un monde renfermé sur ses mythes et désirs inavoués (cette trouble relation homosexuelle qui se dessine entre Enoch et Pépin, interprété par Samuel Kircher). Blanc et noir, Aimée et sa tunique sombre qui là aussi détone avec ce blanc, cet inconditionnel blanc, cette frontière physique, magistrale de beauté certes mais d’une densité impénétrable, cette neige qui isole, et qui ne pourra laisser ouvert le chemin qu’à travers les premières lueurs d’un printemps encore lointain. Là se dessine alors l’impact esthétique redoutable de L’engloutie, cette confrontation des tons, extérieur/intérieur, dedans/dehors, une géographie des mondes qui s’opposent, et qui pourtant, le temps d’un instant (la première partie du film) semble s’accorder dans une harmonie telle qu’elle en devient doucement inquiétante.

Copyright Take Shelter – Arte France Cinéma

Car de la plus belle séquence du film (une scène de danse folklorique en climax dangereux) va naître l’intrigue mortifère, de la douceur bascule l’acide et l’ardente dangerosité féminine, de ce visage enfantin (l’excellente Galatea Bellugi, déjà impeccable dans Chien de la Casse en 2023) naîtra le brûlant. Cette scène en point de rupture, magistralement orchestrée par la mise en scène de Hémon, là où le corps de Aimée refermera l’inavouable, un autre piège, celui où le désir et son pendant (le rapport sexuel) signeront la disparition des hommes succombant à la tentation et offrant alors à l’intrigue une sensation de gouffre vertigineux. Mais où se positionne alors Louise Hémon ? Absolument pas dans une sororité vengeresse où Aimée serait une veuve noire venue massacrer les démons masculinistes de cette bourgade paumée. Non, elle positionne cette transition dans un ailleurs, une question ouverte, ou plutôt, dans une forme de malédiction, comme si ce corps, celui d’Aimée ne pouvait aimer, destinée à tuer ce qu’elle désire, destinée à faire disparaître ce qu’elle ose à peine prétendre. Se dégage alors une profonde tristesse noire, celle d’une femme embrassant le destin d’une solitude actée, car évidemment les soupçons commencent à peser lourdement sur ses frêles épaules. Les hommes disparaissent, et la Maitresse d’école source logique d’honnêteté, d’éducation et de bienséance se transforme rapidement en sorcière à bannir. L’engloutie nous ensevelit, éreintante course au questionnement, à l’interrogation, car au fond, qui est réellement cette femme, nous qui nous nous voyons dupés depuis sa première apparition ? La question reste délibérément ouverte. N’est-elle d’ailleurs pas un mythe fantasmé par les villageois, apparition irréelle et mystique destinée à condamner les jeunes hommes de leur ignorance maladive, de leur inavouable désir de chair ? Car de son regard terminal (lorsque la neige a fondu, et que les lueurs du printemps pénètrent enfin le gris du ciel) naît la cruauté d’une vérité qui encore, ne cesse de nous échapper.

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