Du documentaire – La danse de Frederick Wiseman ou Mister Gaga de Tomer Heymann – à la fiction – on pense au tout récent Girl de Lukas Dhont – les films sur la danse abondent ces derniers temps, mettant tous en lumière une discipline exigeante, souvent cruelle, et des danseurs en quête d’absolu. Si cette quête est bien au cœur du dernier film de Laetitia Carton, la documentariste se penche sur un monde autrement joyeux et grisant, celui des grands bals populaires, en vogue depuis quelques années. La réalisatrice y fait état d’un phénomène social et culturel peu connu et témoigne d’une passion personnelle pour la danse, vécue comme une dépendance heureuse.

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Chaque été, dans l’Allier, des milliers de personnes venues des quatre coins de l’Europe se réunissent pendant sept jours et huit nuits pour participer au Grand Bal. Laetitia Carton nous immerge dans un univers parallèle, sorte de royaume enchanté et hors du temps où les contraintes du quotidien disparaissent pour laisser place à la pure joie de la rencontre éphémère, de l’échange et de la découverte. L’intensité de cette expérience transparaît à travers les multiples plans de danseurs, couples qui tournoient sur des airs d’accordéon, main dans la main, visages collés, yeux fermés. Contrairement aux idées reçues, cette manifestation n’est pas l’apanage de sexagénaires esseulés : des danseurs de tous âges, de toutes origines, de taille et de corpulence variées s’y côtoient sans distinction. Et l’addiction est telle que la danse contamine tous les espaces, que la musique s’infiltre partout : on esquisse quelques pas de polka sous les chapiteaux mais aussi en journée dans les allées, derrière le bar ou encore à la cantine, le plateau-repas en équilibre sur une main… Et après la fermeture des parquets à 3h du matin, les « bœufs » sont l’occasion de poursuivre la fête autrement. La documentariste transmet ainsi son émerveillement pour cette forme de communion dans la danse sans toutefois idéaliser une expérience qui par moments se révèle ingrate – quel danseur n’a pas connu ces « zones de turbulence » selon les mots de la documentariste elle-même, ces moments de gêne, de frustration, ou de discordance sur la piste ? C’est que la danse se vit autant comme rencontre de l’Autre que comme approfondissement de la connaissance de soi : « danser », nous dit Laetitia Carton, « c’est prendre le risque du chaos, des rendez-vous manqués, de la confrontation à ses propres limites, mais aussi de l’addiction à l’espoir. ».

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Participer au Grand Bal et en rendre compte dans un film, c’est également pour Laetitia Carton une manière de ressusciter un patrimoine régional enfoui, de redonner vie à un monde lié aux coutumes locales, aux souvenirs de jeunesse, aux histoires d’une grand-mère aujourd’hui disparue. La réalisatrice trouve la distance parfaite avec son sujet à travers un récit en voix-off discret et intermittent. Dans un joli plan où une robe suspendue à une branche se balance au gré du vent, la réalisatrice du Grand Bal relate sa première valse, une initiation orchestrée par un vieux monsieur sous les cerisiers du jardin d’enfance. Quelques vidéos d’archive alternent ponctuellement avec les images du festival, rappelant l’ancrage fort de ces danses dans le terroir. C’est que Laetitia Carton cherche à faire œuvre de transmission, montrant sans s’appesantir les spécificités de la mazurka, du branle de Noirmoutier, du quadrille anglais, de la danse cajun… Au détour d’un atelier, un professeur napolitain remémore aux participants les origines de la tarentelle, à la fois danse endiablée et rite d’exorcisme. Danser revient ainsi à ressaisir par le corps l’histoire des peuples et des lieux.

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Mais on aurait tort de voir dans le Grand Bal un film nostalgique, tourné vers le passé. Contre le sentiment contemporain de fragmentation du monde, d’impuissance politique, ou de solitude, la danse est filmée comme une forme d’utopie vécue, rituel communautaire festif caractérisé par l’ouverture à l’autre. D’une certaine manière, danser, c’est reconstruire le monde, lui redonner sens. La réalisatrice consacre le dernier quart du film au cercle circassien, danse collective filmée comme une immense étreinte, et qui donne lieu à une séquence chargée d’émotion car porteuse d’un idéal fraternel. En dépit de quelques séquences un peu longues, Laetitia Carton parvient à nous transmettre une perception humaniste et engagée de la danse et propose ainsi un éclairage inattendu sur un univers a priori traditionnel.

A propos de Sophie Yavari

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