Une route, un paysage industriel quadrillé de fils électriques entre lesquels s’inscrivent tranquillement un homme conduisant un éléphant. Le premier plan de Pop Aye semble délivrer l’enjeu du film, esthétique et décalé, ainsi que le risque de ses limites, la langueur et la superficialité.

Comme l’affiche, ce premier plan permet de mesurer ce que peut présenter d’incongru et d’improbable un road movie thaïlandais à dos d’éléphant. Ou pas. Le pari de faire durer cet effet d’incongruité repose en partie sur le scénario : architecte cinquantenaire se sentant vieux, gros, et mis de côté dans son métier comme dans son couple, Thana s’identifie à un éléphant qu’il croit sorti tout droit de son enfance et entame avec lui une errance censée être également un voyage intérieur vers l’acceptation de la vieillesse et de la mort, c’est-à-dire de la vie.Premier long métrage écrit et réalisé par la réalisatrice singapourienne Kirsten Tan, prix du Jury dans la catégorie scénario au Festival Sundance 2017, Pop Aye a le mérite de nous offrir un aperçu – rare – du cinéma d’auteur thaïlandais autre que celui d’Apichatpong Weerasethakul. Le propos distancié, la sobriété du style, l’humour léger, la mélancolie effleurée de Pop Aye se maintiennent du début à la fin en se privant de toute dramatisation et de toute intériorisation.

Il s’agit donc du lent cheminement, imposé par le pas du pachyderme, d’un homme pour renouer avec la temporalité de sa vie et retrouver l’autre moment de fracture de son enfance. Là se comprend le rôle de l’éléphant, connu pour retrouver le cimetière de ses ancêtres et englober une mémoire phénoménale. Le montage assez délicat se nourrit de flash backs sans transition tout en respectant une linéarité et une fluidité d’ensemble. Ici, il est interdit de briser, de heurter, de crier. A la rigueur le personnage principal peut-il perdre connaissance. Même l’ami mort qu’on découvre sur la route ne mériterait pas qu’on s’arrête. La tendresse entre l’homme et l’animal se voit signifiée par de menus gestes. L’épouse que l’on retrouve en l’appelant sur son portable est banalement en train de teindre ses cheveux. Poésie des petits riens qui, par leur empilement, semblent nous signifier que l’existence n’est rien d’autre que cela, l’acceptation de la perte de l’idéal, de l’amenuisement des liens, conduisant à de nouvelles priorisations, et au choix de la lenteur en marge d’une société de vitesse et de non-sens.

Au final, ce sont bien les immeubles construits par Thana qui résistent au temps et aux secousses du monde. Au final, c’est-à-dire comme morale.

 

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