Tenter de résumer Under the skin ne permettra en aucun cas de se rendre compte de la teneur de ce film inclassable. Nous dirons qu’une femme (Scarlett Johansson) dont nous ne saurons rien, si ce n’est qu’elle possède toutes les caractéristiques d’une extra-terrestre, arpente les rues d’Edimbourg à bord de sa camionnette, attire à elle les hommes seuls pour les faire disparaître.

 

 
S’il fallait trouver absolument une filiation à Under the skin, c’est du côté de ces OVNI qui traversent et illuminent parfois le ciel du septième art qu’il faudrait chercher. On songe évidemment à David Lynch (en particulier celui d’Eraserhead) pour les ambiances sonores, au Clean Shaven de Lodge Kerrigan (pour cette héroïne qui semble dépourvue du moindre affect) ou encore au magnifique Sombre de Philippe Grandrieux (avec un finale mystérieux dans une forêt immémoriale). Le début fait également songer au 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick avec ces plans abstraits, ces halos lumineux et ces formes en mouvement qui évoquent un vaisseau spatial. Et la naissance d’un œil (filmé en insert), véritable clé d’un film qui travaille constamment la question du regard et du point de vue.
Comme chez Kubrick, cette ouverture laisse le champ libre à toutes les interprétations possibles. Qui est cette femme ? Que représente-t-elle ? Est-ce une réflexion sur la nature humaine ? Le désir ? Les pulsions ?
La première chose qui vient à l’esprit est qu’il sera question de cinéma puisque le film débute véritablement par un long plan noir soudainement troué par un faisceau lumineux. Cette lumière blanche qui grossit évoque celle d’un projecteur dans une salle obscure. On pourrait penser qu’il s’agit d’une interprétation un peu tirée par les cheveux si à cette séquence quasi abstraite du début ne répondait pas ce beau moment où Scarlett Johansson contemple son corps nu devant une glace. Cette mystérieuse femme n’est pas un individu mais une pure « image », une surface lisse dont on peut se demander ce qu’elle dissimule.

 

Un des grands mérites du film de Jonathan Glazer (c’est son troisième et le premier que je vois) est de ne pas jouer la carte du « grand film abstrait » solennel et monumental. Ce qui séduit immédiatement dans Under the skin, c’est le contraste entre une certaine « familiarité » de l’univers décrit (le quotidien des habitants d’Edimbourg, la nature écossaise…) et les scènes « abstraites » qui viennent trouer le récit. D’une certaine manière, lorsque cette femme observe les habitants de la ville vaquer à leurs habitudes et qu’elle perçoit à travers toutes ses trajectoires un certain sentiment d’absurdité, la solitude qui pèse sur les épaules de ces hommes ; on songe à Bird People de Pascale Ferran. Et puisque nous sommes dans le domaine des références, on songe également à Adieu au langage pour ses plans de forêt et ce sentiment d’un basculement de l’humanité du côté du « non humain », d’une technologie parfaite qui reproduit la nature à l’identique mais la vide de toute substance.
Comme son titre l’indique, Under the skin est un film de « peau ». Qu’y-a-t-il sous l’écorce parfaite de cette extra-terrestre (excellente idée d’avoir pris pour le rôle une star internationale. Scarlett Johansson est méconnaissable et elle est absolument magnifique) ? Pure apparence, elle excite toutes les convoitises et rend fou les hommes qu’elle attire. Le film bascule lorsqu’elle rencontre un homme dont l’apparence est monstrueuse mais qui n’a pas un comportement de prédateur. Le film pourrait jouer de manière un peu grossière sur le thème de « la belle et la bête » en renversant la donne : la monstruosité se dissimule chez la créature la plus parfaite en apparence tandis que la beauté peut se nicher derrière la laideur physique.
Mais il est plus subtil que ça, travaillant autour de ces variations (de la même manière, la naissance supposée de sentiments chez la femme se traduit par sa perte) sans proposer de réponses toutes faites. Et tout ce qui relève de la pulsion, du désir, des instincts est traité dans des séquences abstraites étonnantes, comme cette espèce de lieu mental, pièce sombre où les hommes s’enfoncent dans une sorte d’eau noire tandis que Scarlett continue de marcher à la surface. Plastiquement stupéfiantes, ces séquences rappellent des visions oniriques que chaque spectateur a pu connaitre. De la même manière, une scène montre les deux victimes de la belle coincées dans cette substance indéfinissable (les « eaux glacées du calcul égoïste » chères à Marx ?), vision cauchemardesque assez fascinante.

 

 
Under the skin oscille entre ces deux propositions : des visions plastiques assez hallucinantes et un réalisme plus quotidien qui permet d’ancrer le film dans la réalité d’aujourd’hui. Si on devait émettre une petite réserve, nous dirions que contrairement aux films les plus « tordus » de Lynch, il n’y a pas vraiment de progression dans le récit qui est parfois, un peu répétitif.
Mais l’étrangeté absolue de l’œuvre, ses visions pénétrantes, son opacité fascinante font du film de Jonathan Glazer une belle réussite qui donne envie de découvrir les deux films précédents du cinéaste et d’attendre avec impatience la suite de sa carrière.

 

 

A propos de Vincent ROUSSEL

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