Howard Hawks – "L’impossible Monsieur Bébé" (1938)

Ressortie cet été du parangon de la comédie loufoque américaine avec "L’impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby)" (1938). Porté par deux grandes vedettes, Katerine Hepburn et Cary Grant ( alors trentenaires), le film est une comédie sentimentale qui avance masquée sous un argument scénaristique des plus farfelus et rocambolesques. Après une série de détours plus inattendus les uns que les autres, la romance finira par se réaliser, en inversant le schéma habituel de séduction. Ici, c’est Katerine Hepburn qui tire les rênes, face à Cary Grant désemparé, en manque de virilité. Elle jette son dévolu sur lui, petit scientifique gauche et bigleux, et n’en démordra plus malgré leurs flagrantes oppositions. Le jeu de séduction, parodique malgré lui, va accumuler les pires bévues, et tourner à la persécution. Monsieur Grant passera une rude mais inoubliable journée.
 
 
David (Grant), un paléontologue qui travaille à la reconstitution d’un squelette de brontosaure, se met en quête de fonds pour son muséum. Dans sa course, il tombe malheureusement sur Susan (Katerine Hepburn), une jeune fille de bonne famille ingérable, qui trompe son ennui par mille espiègleries ; en outre, Susan possède depuis peu un léopard apprivoisé, "(Monsieur) Bébé", qu’elle peine à contenir dans son appartement. Dès lors, la vie trop bien réglée de David va prendre un tour très insolite : ce sera la recherche éperdue du léopard échappé, mais tout autant, du précieux os de brontosaure dérobé par un fox-terrier facétieux. La cavalcade ahurie se déroulera dans des environs campagnards, perdu dans une jungle de broussailles, au grand dam du shérif local et de ses adjoints dépassés.
 
 
"L’impossible Monsieur Bébé" est une sorte de synthèse, très concentrée, de toutes les formes de comique : le burlesque, qui va jusqu’au travestissement (un coming out en peignoir féminin) et renverse les rôles sexuels (David tombe, littéralement, dans les bras de Susan) ; le vaudeville (les convenances mondaines malmenées) ; le quiproquo et ses dialogues de sourds (toutes les situations sont équivoques). Les personnages traditionnels du slapstick font leur apparition – le shérif en guise de brigadier ; l’employé alcoolique, persuadé d’avoir des visions – et d’autres aussi, bien plus exotiques dans leurs fantaisies – un inquiétant psychiatre à monocle et un chasseur au savoir encyclopédique, capable de mimer le rugissement du léopard à la saison près.
 
Au-delà de sa galerie de personnages hauts en couleurs, la grande particularité du film réside dans son enchaînement chorégraphique, tel un lancer de balle retors, d’un effet imparable à l’arrivée. On sait que l’expression "Screwball comedy", utilisées pour ces comédies loufoques nées après la grande dépression, dérivait autant d’expressions familières, comme "dévisser" ou "perdre les pédales", que du fameux lancer de baseball – le "screwball" ou balle en tire-bouchon, un lancer fait pour dérouter le batteur à l’autre bout. La "Screwball comedy" est donc une grande dérive, comique et capricieuse, qui surprend le spectateur en permanence. Tout en étant très écrites et extraordinaires, les situations glissent de l’une à l’autre, en cascade, dans un semblant d’enchaînement naturel, avec l’entrain bondissant et l’invraisemblance d’un cartoon. Cette sorte d’évidence, à la fois rythmique et graphique, fait du film de Hawks, un chef d’œuvre du genre.
 
 
Enfin, on ne saurait taire les audaces de Hawks et ses irrévérences, qui rendent "L’impossible Monsieur Bébé" d’autant plus savoureux. Ce type de comédie à double entendre, burlesque en apparence mais sous tendue par une fébrilité quasi sexuelle, était un moyen de contourner la censure américain et son "code Hays", mis en place dans les années 30. Faute de nus et d’étreintes directes, c’est dans le gag que le déshabillé réapparaît. La pratique de la censure, de l’auto-censure et plus globalement le puritanisme ambiant, sont quasiment tournés en dérision. Dans le film, le désir est tel qu’il s’immisce, inconsciemment, dans les efforts maladroits que font les personnages pour se retenir l’un l’autre. Dans un restaurant huppé, Susan déchire le costume en queue de pie de David, lui mettant à nu le dos, tandis que lui, en piétinant innocemment la traîne de sa robe, lui arrache tout le pan arrière. Il s’ensuit une étreinte burlesque des deux personnages, collés l’un à l’autre pour gagner la sortie, de manière à dissimuler les dessous de Susan. Ce gag a connu d’innombrables variations, mais sans la subtilité de la mise en place, et le contexte historique, qui font son épice ici. Dans l’ensemble, le film développe davantage le point de vue féminin, celui de Susan, véritable metteuse en scène des avanies de David. Ce grand mâle frustré recouvrera, au terme de sa mise à l’épreuve, par le ridicule, tout son potentiel de fantaisie et d’amour. La série des catastrophes provient, chez l’un comme l’autre, d’un manque d’accomplissement "romantique", qui, quand il survient, produit non sans humour un cataclysme ultime en retour. Aujourd’hui encore, on peut toujours apprécier ce défoulement salutaire d’hystéries ou d’excentricités comiques, qui faisait réponse au "corsetage" social et aux années de dépression, dans un grand rugissement animalier.

 

 

Reprise en salles le 9 juillet 2014 (DCP)

A propos de William LURSON

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