Eau qui se trouble, reflets, miroirs et paroles rares. Le monde de l’adolescence peut se raconter de façon presque didactique comme au fil des cassettes de Thirteen Reasons Why ou se capter à fleur de peau en nous faisant revivre tout le nuancier des émotions et vibrations subtiles, fugitives, intenses, parfois ambivalentes, souvent chaotiques comme ici dans Une colonie, petite perle canadienne et premier long métrage déjà multiprimé.

 
Copyright Lena Mill-Reuillard/Etienne Roussy

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Qui se souvient et peut restituer les flux de sensations et d’états intérieurs traversés lors de son adolescence, cet âge des premières fois qui n’arrive qu’une fois ? Caméra à l’épaule profondément intime, organique, plans souvent courts laissant parfois respirer la grâce d’un plan plus long, montage elliptique faisant fi des conventions, expérimentant avec la bande son un nouveau langage propre à restituer non seulement le ressenti, mais également les non-dits et les impossible-à-dire de cette période, Une colonie explore le temps et les temps de nos quinze ans, angoisses comprises, lors d’une rentrée scolaire où Mylia affronte et le secondaire et un nouvel établissement. Ainsi nous apparaît Emilie Bierre, toute de douceur blonde et malaisée avec laquelle on se réfugie dans des toilettes maussades pour observer cette colonie faite pour elle d’autant d’individus que d’agressions, les autres.

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Mais comment savoir si les angoisses de Mylia doivent être attribuées à son âge ou à un problème plus profond ? Comment savoir si ce problème est dû aux autres ou à elle-même ? Question centrale du film qui en fait un véritable test pour tout adulte et a fortiori tout parent, ici mis au défi d’entendre ce qui ne sera dit qu’une fois dans l’embrasure d’une porte : Mylia a auparavant vécu un harcèlement scolaire qui a amené sa mère à alerter le directeur de l’école et Mylia à se faire plus ostraciser encore par les autres qui sont allées jusqu’à l’inciter à “se tuer”. Très délicate, presque furtive, cette scène saisie comme par inadvertance éclaire pourtant le reste de l’œuvre, nous conviant à ne pas ranger dans la case “états d’âme” ce qui relève de signaux de détresse. Car Une colonie évoque la facilité avec laquelle cet âge peut se laisser glisser vers l’irréparable, facilité qui n’a d’égale que celle avec laquelle le gros du troupeau peut le rejeter.

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Dès lors, s’agit-il d’un film sur le harcèlement scolaire ? Bien que la jeune Emilie Bierre ait été dans sa vie privée douloureusement sensibilisée au sujet, la réalisatrice Geneviève Delude-De Celles ne s’enferme pas dans cette catégorie, de même que la relation entre Mylia et le jeune Indien Jimmy ne réduit pas le sujet à la colonisation américaine, de même que le titre Une colonie en appelle aux multiples sens du mot : territoire occupé par d’autres, ensemble d’individus humains ou pas se regroupant pour mieux survivre, sans exclure la colonie pénitentiaire ou de vacances. Partant d’une trame faussement simpliste — le film donnerait à voir les problèmes de comportements de groupes en montrant comment une réserve d’Indiens Abenakis se trouve ostracisée — Une colonie décadre au fur et à mesure que se décodent les relations entre Jimmy, Mylia et sa petite sœur Camille, pour se concentrer sur la question de la différence : de qui parle-t-on lorsqu’on dit “nous” et “eux” dans les livres d’école ? et lorsque ces derniers accusent les autochtones “d’orgies bestiales” ? doit-on plier sous la pression d’une société poussant à quitter de plus en plus vite l’enfance et à adopter les comportements sexuels adultes en suivant par exemple ces filles qui “évacuent” leur première fois avec un garçon dans des toilettes ? ou au contraire demander à cet ami marginal de nous tuer si l’on devenait comme les autres ?

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Dès lors, la question de la différence se fait ralliement adolescent capable d’ordonner le monde et de se définir comme étant du genre “à dépasser dans les cahiers à colorier”, à défendre les poules attaquées par les autres, à se construire un espace à soi dans les bois comme la cabane qui va dessiner un trait d’union entre la culture de Jimmy et celle de Mylia.

Remarquable par la finesse et la délicatesse du propos comme de la peinture de son petit monde, sans une seule fois souscrire aux injonctions sociales sur les conduites alimentaires, vestimentaires ou sexuelles, le film se déroule en douceur et en fraîcheur sur sa ligne non tracée. À peine peut-on regretter ce message un peu appuyé sur le passé colonialiste du Québec lors du cours d’Histoire et d’Education à la Citoyenneté, difficilement géré du reste par la prof aux trente-cinq ans de métier.

Omniprésente à l’écran qu’elle happe de l’intérieur par son jeu presque hypnotique, à quatorze ans s’il vous plaît, Emilie Bierre développe tout un art de la suggestion et du comportement non verbal chez une ado inhibée voire clivée, jusqu’à cette scène magnifique où elle erre soudain anesthésiée, coupée de ses émotions comme on peut l’être des sons d’une fête. Essayant les codes sociaux comme on essaie des sweats Nike trop grands ou trop courts, ça dépend, de toute façon elle va grandir.

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Meilleur film et prix de la meilleure actrice aux Canadian Screen Awards 2019, sélection Cannes Ecrans juniors de la même année, Une colonie a exigé la réunion de sensibilités et de talents très particuliers. Fruit à 60% d’un casting sauvage s’étalant sur près de six mois, il n’aurait pu voir le jour si Geneviève Dulude-De Celles n’avait grandi à deux pas d’une communauté Abenakis, si elle n’avait passé plusieurs étés au contact de communautés autochtones, si elle n’avait été marquée par la palme d’or 2009 de Christian Mungiu 4 mois, 3 semaines, 2 jours ou par 12:08 à l’Est de Bucarest de Corneliu Porumboiu. Aux côtés d’Emilie Bierre, le jeune Indien joué par Jacob Whiteduck-Lavoie et la petite Camille alias Irlande Côté comme le reste des comédiens composent une partition d’une formidable justesse, tout comme la bande son qui se rallie à l’hymne de Joy Division, Love Will Tear Us Apart. ” And we’re changing our ways, taking different roads”.

FICHE TECHNIQUE

Scénariste / réalisatrice : Geneviève Dulude-De Celles
Interprètes : Émilie Bierre, Irlande Côté, Jacob Whiteduck-Lavoie, Cassandra Gosselin-Pelletier
Directeur de la photographie : Léna Mill-Reuillard et Etienne Roussy
Directeur artistique : Éric Barbeau
Monteur : Stéphane Lafleur
Compositeur musical : Mathieu Charbonneau
Distributeur : Wayna Pitch
Site Internet : waynapitch.com/une-colonie

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A propos de Danielle Lambert

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