Après son très remarqué Sous les figues qui représentait la jeunesse rurale tunisienne, la réalisatrice Erige Sehiri revient avec un nouveau long-métrage social sur son pays. Présenté dans la sélection officielle Un Certain Regard du Festival de Cannes 2025, Promis le ciel conte l’histoire d’immigrées ivoiriennes subsistant dans les quartiers précaires de Tunis : Marie, pasteure, Naney, mère ayant dû laisser son enfant au pays et Jolie, jeune étudiante ayant également quitté ses proches. Le destin de cette famille improvisée est bouleversé par l’arrivée dans leur foyer de la petite Kenza, 4 ans, rescapée d’un naufrage. Portrait choral de trois femmes victimes de xénophobie, récit d’une technicité absolue au naturalisme quasi documentaire, Promis le ciel dresse un portrait sensible et poignant de ces êtres en exil.
Le parti pris naturaliste d’Erige Sehiri permet de saisir au plus près les réalités sociologiques représentées : celles de femmes, précaires, immigrées originaires de côte d’ivoire, survivant ensemble sous le joug d’un propriétaire peu scrupuleux et la peur omniprésente des autorités tunisiennes. Parias malgré elles, martyrs sociales : la réalisatrice n’édulcore rien des problématiques de son pays, présentant des personnages solidaires et libres – ou tentant de l’être. Erige Sehiri filme ses héroïnes avec une grâce et une tendresse inégalée, les place au centre du cadre, s’attarde sur les regards et expressions faciales et fait de la caméra un véritable instrument d’observation scrutant les émotions.

Ce travail sur l’ancrage sociologique à travers les expressions et dialectes des personnages, leur gestuelle ou de longs plans séquences immersifs confère au film un aspect documentaire digne des frères Dardenne ou du naturalisme kechichien – dans lequel s’inscrit clairement l’esthétique du film, sublimée par le travail de la cheffe opérateur Frida Marzouk ayant travaillé avec le réalisateur de La vie d’Adèle et proposant ici une photographie aux tonalités bleutées absolument magnifique. Les espaces ont aussi un rôle symbolique à jouer pour les personnages : la maison partagée, éden autogéré de cette famille reconstituée ; l’église pastorale, lieu de culte et d’espérances diverses où se réunissent des fidèles subsahariens pour faire communauté ; les rues de Tunis, où se mêlent plaisirs, quêtes mais aussi discriminations et violences ; les autres intérieurs où les héroïnes se confrontent le temps de soirées ou de rendez-vous à des altérités et tentent de subsister, intronisant la débrouille au rang d’art ostentatoire.

Si Promis le ciel souffre de baisses de rythme et de tension, certains moments n’en sont pas moins hors du temps, immisçant les spectateurs dans un quotidien aussi éprouvant qu’émouvant, autour d’un prêche comme lors d’un anniversaire improvisé. Dans ces élans solidaires, la caméra est souvent située à hauteur d’enfants, jouant du steadicam dans des plans d’ensemble embrassant l’environnement dans lequel les personnages évoluent. La petite Kenza est en ce sens le point nodal du récit et vient interroger les liens brisés, la difficulté de reconstruire une famille loin des siens et la place qu’occupent ces femmes dans cette terre d’accueil qui les répudie. Victime et pourtant enfant prodigue, elle insuffle au film espérance et délicatesse. Jolie subira quant à elle la violence inique des rafles arbitraires, rumeur d’abord assourdie mais bien réelle ; son personnage comme celui de Naney sont en ce sens sublimes, vulnérables héroïnes discrètes magnifiées, combatives, n’ayant pas peur de s’indigner contre les inégalités qu’elles rencontrent.

Sans filtre sur les conditions de vie précaires d’individus à bout de souffle, portrait délicat d’une grande humanité, Promis le ciel réussit le pari de montrer une réalité encore trop méconnue, le lot des immigrés subsahariens en quête d’un meilleur avenir au Maghreb. En donnant corps et voix aux « invisibles », la réalisatrice franco-tunisienne montre des femmes veillant les unes sur les autres dans un élan sororal et insuffle la promesse de lendemains meilleurs sans démentir les paroles du groupe antillais Delgres : « On m’a promis le ciel, en attendant je suis sur la terre à ramer. ».
Sortie le 28 janvier 2026 en salle, visible durant le festival Télérama dès ce mercredi 21 janvier.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).