De sa saisissante ouverture – un enfant sur un muret, prêt à franchir l’impensable – jusqu’à son dénouement déchirant, Une page après l’autre prend en charge sans pincettes un genre quelque peu négligé par le cinéma contemporain : le mélodrame pur, très frontal, quitte à glisser parfois du côté du mauvais goût lacrymal. En prenant à bras-le-corps un sujet délicat, Nick Cheuk prend le risque, en tournant le dos au non-dit et à l’épure, de s’aventurer vers des horizons didactiques. Pourtant, miracle, il signe, pour ses premiers pas derrière la caméra, un film émouvant, qui réussit, par la sincérité de la démarche et la justesse de la vision, à éviter toute forme d’obscénité et d’oportunisme.

Une page après l'autre

Copyright Wayna Pitch

Le récit s’inspire à la fois d’une vague de suicides qui a eu lieu dans les années 2010 à Hong Kong auprès de la jeunesse, et de l’expérience personnelle du cinéaste – la mort d’un ami proche dans des circonstances similaires. Face à la compétitivité d’un système toujours plus oppressant, qui commence dès la scolarité, de nombreux jeunes, peu soutenus par une structure familiale adoubant cette course à la réussite, ont commis l’irréparable. La violence de la société capitaliste, dans toute sa splendeur, se trouve pointée du doigt dans un drame introspectif construit en deux mouvements, qui part d’une situation très concrète : un employé dans un lycée trouve dans une poubelle une lettre d’un élève qui souhaite en finir. Le professeur Cheung, affecté par cette découverte, mène l’enquête afin de trouver l’auteur de la lettre. Sa démarche, assez idéaliste, le replonge dans un passé le reliant au présent. On y suit, des années auparavant, le calvaire d’un petit garçon, Eli, inadapté au monde de l’école, plongé dans ses rêves et ses secrets. Il est, au sens littéral, le vilain petit canard de la famille à cause de ses mauvaises notes, d’autant que son frère est considéré comme un petit génie. Battu par son père et peu soutenu par sa mère et son frère, indifférents (en surface) à son sort, Eli s’échappe du réel comme il peut, en lisant des mangas ou en hurlant toute sa colère en haut d’un immeuble. Si vous avez connu, même à un degré moindre, une telle injustice, le film touche juste et ravive des émotions terribles qui vous submergent.

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Dans la tradition du cinéma hongkongais, bien qu’il s’agisse d’une coproduction avec Singapour, Une page après l’autre fuit la litote et aborde les thèmes du suicide, du mal-être et des violences intrafamiliales de manière frontale. Parfois, Nick Cheuk pèche par excès d’un trop plein, de vouloir trop en dire. Il enrobe son très joli film de petites notes de piano appuyées, de plans insistants sur les larmes des enfants et des parents, et de tirades  exemplaires du professeur, personnage brisé et bienveillant, au demeurant très émouvant. Les retrouvailles entre le père et le fils, à la fin, frisent la sortie de route, trop larmoyantes pour convaincre pleinement. Par sa dimension démonstrative, le film perd en réalisme ce qu’il gagne en efficacité, d’autant qu’il se fend d’un twist bien amené et cohérent, révélant ainsi toute la psyché et la mauvaise conscience d’un personnage central.

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Nonobstant quelques afféteries citées ci-dessus, la mise en scène se met au service de cette histoire tragique, nimbée de couleurs crémeuses, un peu fades, dans des décors urbains immaculés portant les marques d’une déshumanisation. La réalisation alterne entre une sophistication évidente et un désir de lâcher prise vers un cinéma plus naturaliste, à cœur ouvert, en prise avec le réel. L’articulation ne fonctionne pas toujours, mais l’audace est souvent payante. Dans le sillage des œuvres les plus secrètes de Patrick Tam, le jeune Nick Cheuk nous fend le cœur avec son mélodrame au pathos assumé, qui porte en lui une charge terrifiante contre une société répressive et individualiste. La petite réussite tient aussi à la formidable direction d’acteurs, y compris les enfants, exceptionnels — qualité qui n’est pas toujours à mettre au crédit d’un cinéma local plus désinvolte sur ce plan, davantage attaché à la virtuosité formelle. Une page après l’autre révèle un cinéaste à la sensibiité à fleur de peau dont on attend la suite avec impatience.

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(Hong-Kong/ Singapour – 2025) de Nick Cheuk avec Lo Chun Yip, Ronald Chneg, Hanna Chan

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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