Dolemite Is My Name est une comédie Netflix avec Eddie Murphy, ce qui pourrait facilement faire tourner les talons. En effet, l’acteur a cumulé depuis de nombreuses années les films médiocres. Pourtant, la donne est ici différente : derrière ce portrait soigné de l’humoriste et acteur Rudy Ray Moore se cache une des meilleures prestations du comédien, le renvoyant à ses débuts talentueux et politiquement non-corrects au Saturday Night Live. Le film est aussi, après le Hollywood de la fin des années 60 dépeint par Tarantino, une autre vision du Showbiz, des années soixante-dix cette fois, aussi drôle que déjantée.

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Pour comprendre l’origine de Dolemite Is My Name, il faut évoquer un autre film qui peut lui sembler éloigné : Ed Wood, réalisé par Tim Burton en 1994. Ed Wood était un biopic du « plus mauvais cinéaste de tous les temps », auteur de films d’horreur et de science-fiction à petits budgets dans les années cinquante. Incarné par Johnny Depp, Ed Wood, entouré d’une clique de bras-cassés, se lançait dans la réalisation de ses films avec un enthousiasme inaltérable, surmontant toutes les montagnes par les faire aboutir. Le film parlait d’intégrité, d’indépendance artistique, de capacité à exister, dans sa singularité, au sein d’une industrie qui cherche à tout uniformiser.

Avant d’être un film de Tim Burton, Ed Wood est le projet de deux scénaristes, Scott Alexander et Larry Karaszewski, qui continueront à s’illustrer dans le genre en signant pour Miloš Forman deux autres biopics non-conventionnels : Larry Flynt (1996) et Man on the Moon (1999) sur le génial comique Andy Kaufman. Ces films sont à l’origine d’une modernisation des réalisations biographiques traditionnelles, déplaçant l’intérêt pour les grandes figures héroïques habituellement proposées vers des individus méconnus ou plus troubles. En sont les prolongements contemporains les récents Moi, Tonya (Craig Gillespie, 2017) sur la patineuse Tonya Harding, Barry Seal: American Traffic (Doug Liman, 2017) sur un pilote trafiquant de drogue membre de la CIA ou encore Vice (Adam McKay, 2018) sur Dick Cheney.

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Parmi les admirateurs du travail d’Alexander et Karaszewski se trouve Eddie Murphy qui, un jour de 2004, les appelle pour leur proposer un projet sur Rudy Ray Moore. Peu connu chez nous, Moore est célèbre dans la communauté noire américaine pour avoir créé en 1970 le personnage outrancier de Dolemite et avoir enregistré des albums déclamés, sur un fond musical jazzy, racontant des histoires crues évoquant un univers de prostituées, de maquereaux et de gangsters. Beaucoup voient en lui un des fondateurs du rap et Big Daddy Kane comme Snoop Dog, qui joue un disquaire dans Dolemite, ont salué son influence. Par la suite, Moore investira tout son argent pour produire et interpréter un des films les plus improbables de la blaxploitation, Dolemite, sorti en 1975, dans lequel il fait de son personnage un vengeur qui remet de l’ordre dans le ghetto noir à coup de kung-fu accompagné d’une horde de filles sexys. Drôle, parfois involontairement, réalisé avec un amateurisme extrême par l’acteur D’Urville Martin (incarné dans le biopic par un épatant Wesley Snipes), Dolemite est devenu au fil des années une oeuvre culte pour les amateurs du cinéma américain des années soixante-dix.

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Le projet de biopic n’arrivera pas à se monter en 2004 et Rudy Ray Moore décède en 2008, lui qui avait participé à l’écriture du film avec Alexander et Karaszewski. Il semble abandonné jusqu’à ce que les deux scénaristes rencontrent un énorme succès en écrivant la première saison d’American Crime Story : The People vs. O.J. Simpson en 2016. Couverts de prix, Emmys, BAFTA, Golden Globes, Alexander et Karaszewski se voient sollicités pour enchaîner sur une nouvelle réalisation. C’est alors qu’ils recontactent Eddie Murphy, exhument le scénario du Dolemite, et se tournent vers Netflix qui, d’emblée, finance celui-ci, embarquant le réalisateur Craig Brewer dans la foulée (il est notamment l’auteur d’Hustle and Flow sur le rap free style afro-américain).

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Dolemite Is My Name est donc le portrait haut en couleur de Rudy Ray Moore depuis ses premiers enregistrements jusqu’à la réalisation chaotique de son film Dolemite. On suit ses essais pitoyables pour se faire connaître dans les clubs de Los Angeles tout en travaillant dans un magasin de disques. Un peu par hasard, il découvre les histoires obscènes que se racontent entre eux les clochards noirs, récits agressifs inscrits dans la traditions des « dozens », jeu qui consiste à s’envoyer sur un ton humoristique des insultes à la tête. Moore s’en inspire pour concevoir un personnage excessif, Dolemite, sorte de proxénète gras et emperruqué, qui provoque sur scène l’assemblée avec ses sketchs truffés d’injures. Avec des amis, il enregistre ceux-ci et les albums qu’il en tire, posant nu entouré de filles dévêtues sur les pochettes, rencontrent un succès immédiat. C’est alors qu’il a l’idée de produire un film d’action où son personnage serait l’égal de Shaft, le héros noir des Nuits rouges de Harlem (Gordon Parks, 1971) qui triomphe alors sur les écrans.

La deuxième partie du film se concentre sur le tournage de Dolemite et devient un condensé burlesque des meilleures façons de se sortir des contraintes d’un budget réduit : on n’a pas d’électricité, on doit faire exploser la voiture d’un ami lors d’une poursuite, on doit tourner une scène d’amour torride avec un acteur empâté et maladroit… Epaulé par une bande de jeunes étudiants en cinéma ingénieux, dont le fils de Josef von Sternberg à la photographie, l’équipe amateur surmonte avec une belle énergie les difficultés et le nom de John Cassavetes, évoqué en contrepoint, nous rappelle combien le cinéma américain des années soixante-dix était un formidable champ de créativité indépendant.

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C’est peut-être là un des grands mérites de ce film. Il arrive à communiquer l’incroyable énergie de Moore, son talent à impliquer des financiers, des non-comédiens, des « amateurs » au sens noble du terme, dans la réalisation d’un film personnel. Qu’importent les qualités finales de ce dernier, compte ici l’aventure qu’il constitue. Dolemite Is My Name envisage l’art comme une expérience communautaire, un travail entre amis. Rudy Ray Moore y est présenté comme un personnage soucieux que chacun participe à l’expérience en cours. Si le film est drôle, il n’est jamais ironique mais situé du côté de ses personnages, de leurs maladresses comme de leur générosité.

Da’Vine Joy Randolph est la révélation de Dolemite. Elle incarne Lady Reed, une femme battue que le vrai Rudy Ray Moore prendra comme partenaire sur scène alors qu’elle n’a jamais joué. Evoquant son rôle, l’actrice a rappelé cette réplique que l’on peut entendre dans la bande annonce : « Je suis reconnaissante pour ce que tu as fait. Je n’avais jamais vu quelqu’un qui me ressemble sur un grand écran ». Elle soulignera également combien il est difficile à Hollywood de faire advenir sur un écran certains corps, certaines couleurs de peaux, certaines excentricités, hier comme aujourd’hui. Dolemite et ses comparses, comme Ed Wood et son aréopage de marginaux, nous rappellent que le cinéma, de tous temps, a été un espace où, faisant fi des à priori, des convenances, de la morale et du bon goût, ceux-ci ont néanmoins réussi à s’exprimer.

Le film est sorti en salles aux Etats-Unis. En Europe, il est déjà directement accessible sur la plateforme Netflix.

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