William Lustig – “Maniac” (1980)

William Lustig fait partie, aux côtés de Frank Henenlotter ou Stuart Gordon, de cette vague de jeunes réalisateurs underground qui ont, durant les années 80, bouleversé le monde du cinéma de genre. Armés de budgets modestes, ils ont développé, dans la droite ligne du précurseur Larry Cohen, une horreur gore, joyeusement trash et surtout, profondément ancrée dans l’Amérique de l’époque et ses tourments. Quasiment dénuée d’héritiers, cette mouvance ne survivra pas à la décennie qui l’a vue naître, les séries B se retrouvant cantonnées aux rayonnages de vidéoclubs, ne bénéficiant que d’une sortie en VHS. Lustig lui-même, après de notables réussites (Maniac Cop, Vigilante…), perdra de sa superbe au fil des années, son dernier film en date, Uncle Sam, sorti en DTV en 1996 se révélant décevant et indigne de son talent (malgré un propos foncièrement politique et un script signé Cohen). Aujourd’hui disponible dans une superbe édition Blu-Ray / DVD chargée en bonus et éditée par l’indispensable Chat qui fume, son premier long-métrage, le bien nommé Maniac, suit le parcours sanglant de Frank Zito (Joe Spinell), psychopathe traquant ses victimes féminines dans les rues de New York afin de les assassiner et de collectionner leurs scalps…

(Capture d’écran DVD Maniac © Le Chat qui fume)

Projet auto-financé (Spinell a investi le cachet gagné pour son rôle dans Cruising, soit 6000 dollars sur les 48 000 nécessaires), tourné sans autorisation dans les quartiers chauds de New York (l’équipe fut parfois obligée de partir avant l’intervention de la police), le film se présente comme un instantané de ce que fût la Grosse Pomme au début des 80’s. La mégalopole se révèle un personnage à part entière, abritant en son sein toute la décrépitude et l’atmosphère délétère dont l’antihéros se fait le témoin, à l’instar du Paul Kersey de Death Wish, du Travis Bickle de Taxi Driver, voire du Rorschach de la bande-dessinée Watchmen. Pourtant, contrairement à ces derniers, la croisade de Zito ne découle pas d’une envie de vengeance, d’une soif de justice ou d’une volonté de retour à un ordre moral en perdition, mais d’un besoin d’extérioriser ses pulsions morbides , ses frustrations. Cet exutoire se retourne néanmoins souvent contre des femmes que la société juge dépravées (épouse infidèle, prostituée…), sentiment exacerbé par le fait que la plupart des victimes sont interprétées par des actrices pornographiques (Lustig a débuté sa carrière dans l’industrie pour adultes sous le pseudonyme de Billy Bagg). À l’écran, le cinéaste use de procédés habituels empruntés au slasher, comme la vue subjective héritée d’Halloween et de Vendredi 13 (que l’estimable remake produit par Alexandre Aja exploitera habilement), les longs travellings traversant un appartement avant de dévoiler la présence menaçante, et les effets gores saisissants signés Tom Savini (qui fait également une petite apparition). Cependant, le tueur ne se limite pas ici à une silhouette gantée, à une ombre masquée, voire au Mal incarné, mais se révèle être un homme fragile, traumatisé et pathétique. Interprété par un formidable Joe Spinell (crédité en tant que coscénariste), Frank tient autant de l’ogre, véritable force de la nature, sa carrure massive impressionne, que de l’enfant triste, le réalisateur n’hésitant pas à cadrer ses grands yeux sombres en gros plans. Acteur stakhanoviste à la filmographie démesurée, souvent cantonné aux seconds rôles, il était un proche du tout-Hollywood durant les années 70-80, comptant parmi ses intimes Sylvester Stallone (qui lui offrit, pour le remercier de son aide lorsqu’il était à la rue, un rôle de mafieux dans Rocky) ou encore William Friedkin (qui lui écrit même un rôle spécialement pour lui dans Sorcerer). Flambeur, fêtard, souffrant de nombreux problèmes de santé et d’une dépendance à l’alcool et à divers drogues (sa mort demeure par ailleurs un mystère), ses proches témoignant dans le documentaire présent en bonus, révèlent que Maniac fit autant son succès que sa perte, l’acteur dépensant l’argent gagné grâce au film pour satisfaire ses addictions. Impossible pourtant de dissocier le personnage de l’interprète tant ce dernier s’est pleinement investi dans le rôle, allant jusqu’à développer un projet de suite (intitulé Mr Robbie), que Lustig déclinera mais dont certaines scènes seront néanmoins tournées par Buddy Giovinazzo juste avant le décès du comédien. Le long-métrage invite ainsi à suivre la silhouette massive de ce dernier sans prendre le moindre recul, collant au personnage même dans ses pires débordements, à l’instar de ce premier plan subjectif, scrutant un couple à travers des jumelles, renvoyant le spectateur à son statut de voyeur passif de l’horreur à venir.

(Capture d’écran DVD Maniac © Le Chat qui fume)

Le meurtre inaugural, enchaîné avec un plan du psychopathe pleurant seul dans son lit, convoque déjà toute l’ambivalence des sentiments ressentis devant le destin de ce personnage torturé. Accompagnée par le thème musical plus touchant qu’angoissant composé par Jay Chattaway, la scène dévoile peu à peu le quotidien de Zito. De ses cicatrices, souvenirs d’une enfance maltraitée (un passé simplement évoqué ici, mais qui se verra retranscrit à l’écran dans le remake) à son appartement, relevant autant de la chambre d’enfant (jouets, peluches, et verres Star Wars jonchent le sol) que du cabinet de curiosités ou de l’installation d’art contemporain (les divers mannequins représentant ses victimes). Le film tout entier cherche, à matérialiser sa folie, à pénétrer sa psyché, comme lors de ce meurtre où des visions lui apparaissent, ou ces instants durant lesquels il se parle à lui-même. Le point de non-retour est atteint lorsque son inconscient, son Ça, prend définitivement le dessus et que l’atmosphère bascule dans le pur surréalisme lors d’une inoubliable séquence finale. Mettant de côté la mécanique du suspense chère au slasher, Lustig s’évertue à dresser un portrait de personnage avant tout. Exception faite du passage terriblement angoissant où Frank traque une infirmière vêtue de blanc virginal, s’enfonçant dans les entrailles de la ville (le métro), et lors duquel chaque détail (une pièce de monnaie qui tombe, une porte qui se ferme trop tôt) fait brillamment monter la tension. Il est aisé de trouver des échos au séminal Psychose, la perte de la mère comme trauma originel conditionnant toute l’existence du tueur, de son impuissance évoquée lorsque le visage de cette dernière remplace celui d’une de ses victimes, jusqu’à sa peur de l’abandon le poussant à ritualiser ses meurtres, et sa fétichisation des objets inertes (oiseaux empaillés pour Norman Bates, ici remplacés par des mannequins) qu’il préfère aux vraies femmes, individus libres de l’abandonner, de changer, voire de mourir. Cette ritualisation des meurtres et l’objetisation des corps féminins qui en découle attirèrent par ailleurs la colère de nombreuses associations féministes au moment de la sortie en salles. Point d’orgue de cette relation toxique : cette séquence où le protagoniste « présente » Anna (Caroline Munroe) à la tombe de sa mère, après avoir adressé une prière à la Vierge Marie (figure maternelle mythique), un personnage féminin cher à ses yeux (il ne semble apaisé et enfin lui-même qu’en sa présence) venant ainsi prendre place aux côtés de sa génitrice dans son panthéon mental. Car la photographe et lui ont au fond le même but, tous deux cherchent la beauté dans leur « activité ». Quand elle saisit l’instant à travers son objectif, il suspend le temps, la vie de ses victimes et désire les rendre ainsi éternelles, afin qu’elles ne changent jamais (il rejoint ainsi l’aspect réactionnaire et conservateur de tous les boogeyman). Ainsi lors d’un échange, ils opposent leurs visions de l’art (elle vend ses œuvres / il les garde précieusement, elle saisit l’éphémère / il veut ancrer la beauté dans le temps), elle se révèle son reflet déformé, partageant une même recherche du sublime, les meurtres de Zito n’étant pour lui rien d’autre que des performances faisant échos aux shootings de la jeune femme (il demande à l’une de ses victimes « Tu as déjà été modèle ? »). Faisant sienne cette ambition, William Lustig rend créatif chaque méfait de son antihéros (il cache d’ailleurs son arme dans un étui à violon), mettant en scène l’horreur afin d’y déceler la part esthétique (le tueur apparaît à la lumière des phares au milieu du brouillard, comme dans une représentation théâtrale, un crane qui explose au ralenti jusqu’à rendre le gore quasiment abstrait). Baignant dans une lumière expressionniste et irréelle, le long-métrage doit beaucoup au giallo italien (Daria Nicolodi devait d’ailleurs tenir le rôle d’Anna), éloignant Maniac du simple film d’horreur crasseux et racoleur dans lequel certain ont voulu l’enfermer et offrant ainsi une vraie proposition de cinéma jusqu’au-boutiste et graphique.

(Capture d’écran DVD Maniac © Le Chat qui fume)

Comme à l’accoutumée, Le Chat qui fume propose une superbe édition, le film trouvant dans ce nouveau master, son plus bel écrin, principalement mis en valeur lors des nombreuses scènes nocturnes. Parmi les innombrables bonus (dont une amusante option permettant de visionner Maniac en qualité VHS, réveillant une véritable fibre nostalgique pour tout ancien addicts aux vidéoclubs), se démarquent le touchant commentaire audio de William Lustig sur des rushes de Joe Spinell filmé dans les rues de New York, ainsi que deux interviews du passionnant Fathi Beddiar. Le scénariste revient en détails sur sa fascination pour le long-métrage et évoque un projet de remake prenant place à Paris, qu’il devait écrire et dont la mise en scène devait être confiée à Gaspar Noé.

(Capture d’écran DVD Maniac © Le Chat qui fume)

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Le Chat qui fume

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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