Préambule : Il est difficile parfois de frapper juste. De lutter, surtout contre les souvenirs. Mais abandonner Foxcatcher à son souvenir aurait été une erreur. Parce que j’ai beau chercher des arguments intelligents, subtils et étayés (dont on espère au moins en lire quelques-uns ci-dessous), impossible d’en trouver un meilleur que celui-ci : vu à Arras il y a près de deux mois, le film continue de hanter.

Diamant noir au venin puissant, il suffit de prononcer son nom pour revoir surgir le silence de ses pièces, le grésillement psychopathe du micro de l’hélicoptère, le rire dévoilant les gencives maniaques de Carrel ou l’aube crépusculaire d’un haras d’où s’enfuient les chevaux chassés par la folie. Semblant se replier pour reprendre une nouvelle signification quelques jours plus tard alors qu’il m’avait laissé plutôt dubitatif à la sortie immédiate de la salle, Foxcatcher fait partie de ces trop rares films qui grandissent avec le temps. Que ces blocs de tristesse lourde, de profonde maladie continuent à sourdre et poursuivre dans notre époque chargée d’images me semble le plus beau des lauriers que l’on puisse lui tresser.

FOXCATCHER

Le silence de l’âme humaine dans la poussière des corps qui luttent : Foxcatcher, de Bennett Miller, ou l’histoire de Mark Schultz (Channing Tatum), lutteur médaillé et invité par un étrange milliardaire, John E. Du Pont (Steve Carell), à s’entrainer chez lui et former l’équipe Foxcatcher en vue des prochains Jeux Olympiques. Profitant d’une reconnaissance qu’il a toujours recherchée, dégagé de l’ombre bienveillante mais étouffante de son frère Dave (Mark Ruffalo), Mark nouera une étrange relation toxique avec le milliardaire, entre père-fils et manipulation, qui finira par démolir doucement la confiance en soi déjà vacillante du lutteur.

Élégant et complexe, presque sous scellé, le film dégage une inquiétude sourde dès ses premiers plans : corps massifs, courbés, qui luttent en silence, là où le pendant flamboyant cinéma hollywoodien les auraient dorlotés de musique sirupeuse. Le bruit de la chair et le crissement des pieds dans une salle vide et grisâtre. Un corps à corps. Et pour le spectateur, déjà, un manque, une gêne.

Cette rugueur sera celle de tout le film, étonnamment froid et calculé comme tel : des blocs de regards et de silences, dans une progression étonnamment linéaire. Il faut entendre la scansion des mots par Du Pont, les silences presque asthmatiques entre chaque morceau de phrase qui aspirent le sens et étirent la scène. Jamais bravache, jamais violon, exigeant avec son spectateur, le film progresse patiemment en se refusant à tout effet de manche, jusqu’à son dénouement, filmé non comme un climax, mais déplié comme le déroulé logique du malaise qui gronde sous les masques des visages.

Celui de Channing Tatum, dont les muscles ne peuvent cacher les larmes du regard, mais surtout de Steve Carell sous le latex de sa prothèse nasale, qui crée une perpétuelle sensation de dualité : celle de reconnaître les traits de l’acteur tout en n’arrivant jamais à le figer. Loin d’être l’habituel artifice aspirateur à Oscars, ce trouble est en fait une clef du visuel, rappelant les grandes heures de la physiognomonie, cette croyance que les traits du visage transmettent le caractère de la personne : trop « plastique », il le fait apparaitre comme une sorte de grand brûlé aux traits paralysés, un gnome dont chaque souffle passerait la frontière intense d’un masque qui expose beaucoup plus qu’il ne cache. Quand enfin les traits se détendent, que la froideur attendue par son milieu social explose, qu’il imite un sourire ou un rire, c’est toute sa monstruosité qui se dévoile.

FOXCATCHER

Glacé et glaçant, perpétuellement à distance de ses personnages et se refusant à apporter des réponses, Foxcatcher est un fascinant trou sans fond, un objet mental au cœur du tombeau : l’observation entomologiste d’un système, de rouages. Ceux claustrophobiques et paranoïaques du milliardaire enfermé dans sa tour d’argent, hors des hommes.

Incroyable objet de mise en scène, il impressionne par sa capacité à synthétiser dans des séquences sans éclat toute la complexité de l’âme humaine : il faut voir Du Pont, gamin trop vieux et rempli d’illusion remplacer le coach pour faire une démonstration des prises de bases lorsqu’il constate la présence de sa mère à l’entrainement. Voir les autres accepter sans broncher, et la mère se détourner de dégoût en voyant son noble fils au sol avec un autre homme. Pouvoir, soumission et trouble sexuel, la médiocrité d’une existence en quelques plans, en jouant simplement la partition des regards et des focales utilisées.

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Cette barrière du corps est l’un des enjeux majeurs du film, dont le sous-texte de désir maladif et crypto-gay imprègne peu à peu le récit. D’un corps flasque à la démarche rigide, jamais réellement regardé par sa mère, Du Pont ne sait que faire. Incarnation métaphorique d’un metteur en scène, il tente par le pouvoir de l’argent de s’acheter une présence, envoyant ses Doppelgänger musculeux incarner son nom et sa puissance aux yeux du monde. La grande intelligence du film est de ne jamais mettre en scène ce péché d’hybris comme autre chose qu’un caprice médiocre, mais effrayant car sans limite, dont il s’agira d’observer patiemment la résolution.

On est ici dans l’antithèse du Loup de Wall street, récit pop, cocainé et colorful des 80’s. Plutôt son pendant dépressif, où la fête est finie depuis toujours, lumière grise et aube triste. Restera le fric, et sa contamination de la classe dominante. Que permet-t-il d’acheter et jusqu’où, quand on découvre que son unique ami avait été payé par sa mère pour lui tenir compagnie.

« I want to make America great again », rêve Du Pont, tandis que Schultz fait réchauffer ses plats au micro-onde en regardant la bannière étoilée au fronton des écoles primaires où on l’exhibe en conférence. Dans un versant plus doucereusement politique, Foxcatcher est bien aussi l’histoire d’un peuple déchu, de l’homme moderne à la recherche d’un sens à ses actes, à son engagement, mental ou physique. Récit d’émasculés, le film est en sourdine le portrait d’une Amérique démolie par le Vietnam, la fin de la guerre froide et le Watergate, bouffée par le fric et à la recherche de nouveaux héros et idéaux. Bref : d’une incarnation. Qu’il s’agisse du corps flasque et courbé du riche, ou celui massif et musclé du pauvre, on y flotte à la marge, dans les champs, une salle d’entrainement, une maison croulant sous les dorures, en espérant y prendre chair. Le récit des fantômes.

FOXCATCHER

Rappelant The Master en plus réussi car se refusant perpétuellement à toute grandiloquence, c’est le parcours d’un malade bigger than life, ou en dessous de tout, dégénéré émasculé essayant d’obtenir un corps d’adulte : celui des lutteurs qu’il admire, et celui dans le regard de sa mère qui le méprise. La mécanique médiocre et implacable d’un désir, qui passe par la possession, l’illusion et la destruction. Regarde les hommes lutter et tomber. Grand film.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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