Cette rareté exhumée par Bach film peut être considérée comme le premier film d’horreur australien, un de ces ofnis ayant contribué à lancer le cinéma de genre au sein d’une contrée ayant depuis les années 40 abandonnée la fiction. Le cinéma australien connaît alors une période creuse, essentiellement tournée vers la forme documentaire.

Night of fear débarque en terrain vierge, orphelin dans son pays. Le prologue, inhabituel, n’embrasse pas les canons d’une dramaturgie classique alors en vigueur jusque dans les années 70. Très peu de longs métrages horrifiques débutent par des préliminaires dévoilant d’emblée tous les enjeux diégétiques : une femme perdue en forêt découvre une vieille bicoque. La malheureuse est capturée, violentée et séquestrée par un ermite. Le générique débute après cette longue exposition.

Cette manière d’inaugurer le film s’explique par le fait qu’il s’agit au départ du pilote d’une série proposée par Terry Bourke, qui a déjà à son actif deux longs métrages, à un producteur qui a dû s’arracher les cheveux en voyant un résultat aussi malsain et dérangeant, très éloigné des codes télévisuels. Comment cet audacieux essai est-il devenu un long métrage de cinéma à la durée exceptionnellement courte de 51 minutes ?  Terry Bourke a dû batailler pour permettre à son film refusé pour la petite lucarne de sortir dans quelques salles obscures.

Si, effectivement, Night of fear ne correspond par à l’attente d’un spectateur rivé sur son petit écran, les qualités d’écritures cinématographiques sautent aux yeux, d’autant que le réalisateur, lié sans doute à des impératifs économiques, proposent une forme radicale, proche du cinéma expérimental. Passé le générique, le film reprend le dispositif primaire de son introduction, rejouant à l’identique les mêmes motifs et situations : une jeune femme sort de la douche, s’habille, prend sa voiture et, malencontreusement, se perd dans la forêt. La voiture s’embourbe et le dégénéré local arrive sur les lieux. Mais ce scénario prétexte, épuré jusqu’à l’os, est transcendé par un travail éblouissant sur la forme, le montage en l’occurrence, modèle d’efficacité narratif : très cut, toujours dynamique et prompt à livrer le maximum d’infos en un minimum de temps, étant donné la teneur du projet. L’absence de dialogues surprend, mais ne fait que confirmer leur inutilité dans bons nombres de films d’horreur s’emparant d’un genre aussi prosaïque que le survival. Night of fear relève alors de l’art brut, l’essence du cinéma d’épouvante contemporain ancré dans une réalité malsaine, revêtant les peurs des légendes, non pas urbaines, mais campagnardes. Un condensé des motifs, signes et codes réunis en un temps record.

La parole n’est pas audible, elle n’a pas sa place. S’ensuivent cris, hurlements, gémissements, pleurs d’une victime se retrouvant aux mains d’un bourreau qui n’a rien d’effrayant de prime abord avec son rat blanc sur son épaule. Une vague cicatrice sur le coin de l’œil et une allure de plouc mal fagoté ne suffisent pas à le transformer en psychopathe. Il revêt l’habit d’une sorte de “red neck” au pays des kangourous, ne s’exprimant que par des râles et des borborygmes inaudibles. Mais sa présence devient de plus en plus anxiogène.

Le travail sur le son prend une ampleur agressive, enfermant le spectateur dans un univers clos, asphyxiant. Les bruits les plus anodins dérangent : vrombissements du moteur, claquements de porte, cris d’animaux divers, frémissement des arbres, des feuilles. Tout un arsenal sonore est mis en scène, ne laissant plus de place à la respiration. La musique stridente, cacophonique, multipliant les effets électroniques, participe à cette plongée macabre renouant avec le cinéma expressionniste. Terry Bourke semble, à travers l’ossature la plus élémentaire du cinéma de genre, trouver la matière idéale pour expérimenter, tenter des cadrages insolents, des associations d’idées, des audaces de montages syncopés maltraitant l’espace temps. Les déformations des images via des objectifs bizarres nous immergent en plein cauchemar. La sécheresse du film et le peu d’enjeux narratifs ne laissent aucune place à l’empathie, le film ne cherchant pas à dissimuler l’issue évidente.

Pourtant, une impression de déjà-vu se dessine plus le film avance, dévoile ses contours extrêmes, sa barbarie plus suggérée que montrée, son humour noir. L’antre du bouseux, fourmillant de détails crapoteux, ravive les souvenirs du cinéphile. En effet, comment ne pas penser à Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper ? Les similitudes notées par certains analystes/critiques fans sont néanmoins à prendre avec des pincettes surtout lorsqu’il est sous entendu le fait que Tobe Hooper aurait vu le film, réalisé un an avant le sien. Ne faudrait-il pas y voir plutôt une coïncidence liée à l’air du temps, une sorte de déclinaison de la fin des utopies, de ce réveil dans la terreur post-hippie, où une génération de fous furieux commence à perdre leurs illusions et balancer à la face du monde leurs névroses et angoisses à travers des films emprunts d’une colère viscérale et provocatrice. La violence du monde, réduite à sa plus simple configuration, s’exprime alors dans ces œuvres nihilistes et transgressives, détournant de purs produits d’exploitations pour devenir des bizarreries de la contre-culture vouées à devenir cultes.

Night of fear, sans être un chef-d’œuvre, s’inscrit dans cette lignée de films impossibles à concevoir aujourd’hui. La carrière de Terry Bourke ne décollera jamais, bien qu’il reste à découvrir le dérangeant Inn the damned tourné deux ans plus tard.

Le DVD, édité par Bach films, est accompagné d’une présentation de Professeur Thibaud qui revient sur les étranges similitudes entre le film de Terry Bourke et Massacre à la tronçonneuse. En super bonus, The Forest, survival onirico-fantastique furieusement Z qui mérite l’attention pour sa succession de séquences aberrantes et surtout sa version française aussi lamentable que délicieuse (le pompon revenant à un des flics s’exprimant avec l’accent du sud de la France).

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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