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La caméra tourne autour d’elle qui danse, dénouant ses cheveux d’ange blond et libre en un geste enfantin de séduction mimée, tandis que le chœur des enfants chante ses louanges. Du haut de ses huit ans, la petite Inga évoque immédiatement la nostalgie et le charme puissants de ces boîtes à musique anciennes qui nous enlacent de leur ritournelle. Et dès les premiers plans, cette Belle lumineuse et rayonnante saisie avec tant de grâce et de vérité dans la lumière de l’été, nous happe par une aura qui ne pourra se résumer à autre chose que le mot bonheur. Pur bonheur de l’enfance qui s’enivre dans l’oubli du temps des grandes vacances.

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La fin d’un monde

L’ombre ne tardera pas à s’inviter au tableau, sous les traits du petit étranger d’abord houspillé et moqué par les enfants du quartier. Difficile à identifier, très androgyne, jamais nommé, il s’impose comme l’autre, la différence, le supérieur, le danger. Nous sommes en 1969 et la Lituanie se trouve sous le joug soviétique qui impose sa censure et oblige à la contourner par un propos métaphorique. Fin de l’éblouissement. L’autre ne se rangera pas au chœur unanime des enfants louangeurs de la belle Inga. Au contraire, il la décrètera laide avec ses taches de rousseur (peu en vogue à cette époque) et sous nos yeux, le visage décomposé d’Inga nous semble soudain moins gracieux, affublé d’oreilles décollées. C’est l’autre qui énonce la vérité en laquelle croire. Tout comme l’identité se voit appropriée et niée par le colon. Démontrant au passage la fragilité et l’ambiguïté de la beauté, le groupe des enfants semble se rallier à cette nouvelle croyance. L’ordre tranquille et immuable du monde d’Inga vacille et se fracture en une douleur et une solitude poignantes, où se reconnaît la mécanique typique d’un harcèlement moral qui ne dit pas son nom.

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Une expérience de l’abandon

La lisière de la forêt et son espace de liberté laissent alors place au cadre urbain de la ville de Vilnius où les enfants se trouvent livrés à eux-mêmes durant des journées entières. Avec la simplicité et la sobriété du conte ou celles du poème, dans la grande dichotomie du réel et de l’imaginaire s’engouffre maintenant celle de la vie et de la mort. Image fixe du chien posté au bord de l’eau dans l’attente de son maître noyé trois mois auparavant. Autre vision immobile de cet homme âgé plongé dans ses souvenirs détruits par les nouvelles constructions. Comme le jeu de la ronde des louanges s’est figé sous les ricanements du nouveau venu, quelque chose quelque part s’est arrêté, que seuls les enfants remarquent et questionnent. Inga fait l’expérience de l’abandon et de la perte d’identité donc de la mort tout comme cette société des années 60 fait l’expérience de l’impérialisme soviétique, d’une forme de dictature des images, d’une beauté normée par les firmes cosmétiques, d’un urbanisme déshumanisé par une géométrie implacable.

Tandis que sa mère célibataire travaille, Inga la petite orpheline de père erre. Dérive poétique, déréliction désenchantée, les plans sublimes de l’enfant libre dans la ville figée décrivent une géographie de l’attente sans fin: attente d’un père, d’un retour des amis, de l’amour d’un harceleur, d’un mari pour la mère, d’une liberté écrasée, d’un maître qui surgirait des flots, ou de fleurs dont on guette l’éclosion sur les branches d’un balai. Cette poésie de l’enfance lâchée dans la ville des adultes n’est pas sans rappeler également celle de Zazie par Queneau. Sous les yeux d’Inga, la mer du rêve se retire. Sous les nôtres, l’éblouissement demeure devant le miracle permanent d’Inga captée par une caméra fluide, aérienne, à hauteur d’enfant, qui se fait oublier au fil de longs plans séquences pourtant virtuoses. Viennent à l’esprit les autres écritures majeures de l’enfance, celles de L’Enfance d’Yvan de Tarkovski, de Truffaut dans Les 400 coups, de l’inoubliable Kanevski dans Bouge pas, meurs, ressuscite, de La Nuit du chasseur de Charton Heston, sans oublier M le Maudit de Fritz Lang autant pour l’innocence de ses petits personnages que pour sa maîtrise formelle.

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Tout le monde vit dans l’attente

Un peu comme l’enfance, le film déroule obstinément son questionnement. Qui dit vrai ? Qui est beau ? Qu’attend-t-on vraiment ?Arūnas Žebriūnas répond par la grâce d’une caméra fulgurante qui nous enchante durant une heure et six minutes, en ne quittant pas d’une semelle ce miracle de naturel et de fantaisie qu’est la petite Inga Mickyte, qui décidera pourtant d’abandonner le cinéma pour la médecine. Et le film nous dit : c’est le regard de l’autre qui nous fait beau ou pas, faisant de la beauté une croyance ; la vérité est que tout le monde vit dans l’attente ; et “parfois, la vérité peut être dite par les salauds”.

De la même façon que l’enfance cherche à percer le secret des adultes, ici la caméra cherche à percer l’énigme de ce petit être totalement dénué de noirceur et d’hypocrisie qu’est Inga, un être de lumière gracile et fragile, qui semble si facile à mettre à nu sous sa robe trop courte.

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Poésie chérie

Un conte ou un poème peuvent-ils faire œuvre de philosophie ? Un cinéma soumis à une censure féroce peut-il aborder les questions politiques — qui animent la vie de la cité ? Oui, nous dit Arūnas Žebriūnas, par la parabole, l’allégorie, les mouvements circulaires d’une caméra capable de nous faire changer de regard sur les choses essentielles, comme la beauté d’une petite fille. Mais se remarque tout d’abord cette écriture poétique propre au cinéma lituanien qui s’affranchit des conventions du récit, peut laisser les questions des personnages flotter sans réponse, la musique souligner les silences, faire surgir des tableaux dignes de Chirico tel que cet incroyable rassemblement de citadins immobiles à l’écoute d’un concert de cloches interprétant Lituanie chérie de Maironis, l’un des plus célèbres poètes lituaniens. Scène magnifique qui ne figurait pas au scénario mais est venue s’ajouter spontanément.

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Un cinéaste et un film très populaires

Père du cinéma dit poétique en Lituanie et d’une vingtaine de films, Arūnas Žebriūnas signe là un manifeste, très populaire dans son pays mais demeuré étrangement inédit en France durant 50 ans et qui sort aujourd’hui en DVD dans son noir et blanc magnifiquement restauré. Une pièce indispensable pour comprendre comment a émergé le cinéma néoréaliste de Lituanie, comment il devait donner naissance à Merkas ou Bartas.

Chant d’amour à la libre et belle Lituanie qui sera le premier pays balte à recouvrer son indépendance, La Belle ne se laisse pourtant pas résumer à une quelconque visée politique, son aura et sa capacité à nous habiter longtemps après n’appelant qu’un seul mot, celui de vrai chef-d’œuvre.

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LA BELLE (Grazuole)

Lituanie – 1969 –

Inédit – Noir et blanc –

1h06 – Stéréo – Scope

LISTE ARTISTIQUE

Inga (la belle)…………………………… Inga Mickyté

La mère d’Inga ……………………… Lilija Žadeikytė

Viktoras …………………………….. Arvidas Samukas

Le nouveau garçon …………. Tauras Ragalevicius

LISTE TECHNIQUE

Réalisateur ……………………… Arūnas Žebriūnas

Scénariste ………………………. Jurijus Jakovlevas

Photographie ……………….. Algimantas Mockus

Montage ……………………………….. Lilija Ziviene

Musique ………………….. Viaceslavas Ganelinas

Société de production : Lietuvos kino studija

DVD édité par ED Distribution

 

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