Tamasa sort, en même temps qu’Europe ’51, un film très rare de Roberto Rossellini : Où est la liberté ?

En mars 1952, le cinéaste n’a pas encore terminé le montage de son film avec Ingrid Bergman qu’il se lance dans le tournage d’Où est là liberté ?, avec les mêmes producteurs : Carlo Ponti et Dino De Laurentiis. L’atout, pour cette œuvre, est la présence de l’acteur comique Totò, alias Antonio Clemente. Totò est mort à Rome en 1967 à l’âge de 69 ans, mais il est d’origine napolitaine. Il fut et reste une institution en Italie, ayant arpenté les planches avec succès et tourné pour le grand écran une centaine de films avec une pléiade de grands réalisateurs. Avec Carlo Ludovico Bragaglia, Luigi Comencini, Mario Monicelli, Vittorio De Sica, Sergio Corbucci, Dino Risi, Pier Paolo Pasolini….

© Tamasa

Le problème avec Où est la liberté ? vient de ce que son auteur a probablement eu des désaccords avec ses producteurs et de ce que, de toute façon, il s’est désintéressé de son projet avant que celui-ci soit terminé – des témoignages relatent les criantes absences de Rossellini au moment où des prises de vues sont censées être réalisées. Le cinéaste n’aurait pas dirigé toutes les scènes. Mario Monicelli et Federico Fellini auraient mis la main à la pâte. On parle aussi de Lucio Fulci…
Où est la liberté ? ne sort qu’en mars 1954 en Italie. En mars… 1961, pour ce qui est de la France !

L’échec commercial est cuisant. Rossellini ne semble pas satisfait du résultat, ne reconnait pas cette œuvre comme entièrement sienne. En 1970, il la commente en évoquant un autre film de dimension farcesque : La Machine à tuer les méchants – commencé en 1948, terminé par des assistants en 1951 et sorti en 1952, avec insuccès également : « Le film, comme on peut le voir aujourd’hui, est très dénaturé [mutilato], altéré ; il était plus cruel. Cette tentative des producteurs de l’adoucir lui enlève de la force [peso]. Cela dit, ce ne sont pas des films importants, ce sont des films expérimentaux » (1).

Le propos est simple. Salvatore Lojacono, barbier de métier, sort de prison – il a été incarcéré pendant 22 ans pour crime passionnel. Il ne retrouve pas son travail et doit faire face à la perfidie des personnes qu’il rencontre, lui qui a plutôt bon cœur et est prêt à se sacrifier pour les autres. Il apprend que ses proches l’ont trahi. Il choisit alors de retourner en geôle, considérant d’expérience qu’il s’y sentira mieux.
Nous pensons à Crainquebille d’Anatole France (1900-1901), charge anarchiste contre le pouvoir policier et judiciaire et représentation du tragique de l’existence, et à l’adaptation qu’en a tirée Jacques Feyder en 1922. Mais aussi à Der Kulterer de Thomas Bernhardt, un récit à dimension religieuse dans lequel le protagoniste vit son élargissement comme un enfermement : « Ma sortie de prison signifie que je dois abandonner ma liberté » (2).

Où est la liberté ? est donc une comédie. Pas de gag ni de rythme endiablé – on est à mille lieues du screwball -, ce que l’on pourra éventuellement regretter, mais des situations cocasses, quelques subversions des normes et renversements de situations. Ainsi, le protagoniste est arrêté parce qu’il a réalisé non pas un plan d’évasion, mais un plan d’invasion de la prison. Ainsi, à l’issue de son procès, alors et parce qu’il est considéré comme un criminel, il ne sera pas condamné à retourner dans un établissement pénitentiaire, mais à rester en liberté avec une simple lourde amende à payer.
Nous ne dévoilons pas la fin du film… Salvatore Lojacono a quand même plus d’un tour dans son sac…
L’intérêt d’Où est la liberté ? réside dans une platitude d’ensemble qui lui confère une certaine dimension (néo)-réaliste ou qui découle de celle-ci et dans ce qui émane de Totò, figure à la fois triste et décalée, mécanique et torturée. En ce sens, La Machine à tuer les méchants peut effectivement être rapproché d’Où est la liberté ? par son mélange de des genres, même si le caractère de fable est plus évident dans ce premier film – avec trucages et références explicites à la Commedia dell’arte.
Cela dit, on notera la présence d’un procédé de composition narrative très rare chez Rossellini et qui, si l’on se réfère au style habituel de l’auteur de Voyage en Italie (1953), peut être considéré comme artificiel : le flash-back. Le point de présent est le procès de Salvatore Lojacono pour invasion de prison, et ce qui a amené le protagoniste devant les juges est raconté via des analepses filmiques. L’anachronie narrative a souvent été considérée comme contraire aux principes guidant ou devant guider les cinéastes néo-réalistes et autres chroniqueurs italiens du quotidien. L’épisode romain de Paisà (1945) a d’ailleurs été critiqué en son temps par certains esprits dogmatiques pour avoir été construit sur ce mode.

© Tamasa

Au-delà de la singularité factuelle de l’intrigue, de sa littéralité spécifique, on notera qu’Où est la liberté ? est transcendé par une philosophie de la liberté, certes discutable, mais qui fait évidemment écho à celle qui donne sens à Europe ’51, à l’esprit de cette oeuvre réalisée avec Ingrid Bergman. La société est fondamentalement répressive et le lieu de tous les égoïsmes ; la réclusion devient paradoxalement un mode privilégié d’épanouissement et d’affranchissement spirituel, d’ouverture à l’altérité ou d’altruisme – avec de grands et beaux « a ».

Dernier point à ne pas négliger, qui permet de préciser combien cette comédie rossellinienne est grinçante et amère… la référence à la Shoah. Le constat a été souvent été fait d’une difficulté à évoquer cette réalité, ainsi que celle de l’antisémitisme des fascistes – au moins ceux qui ont sévi à Salò, qui ont collaboré avec les nazis quand ceux-ci ont occupé l’Italie -, dans le cinéma néo-réaliste d’après-guerre, et particulièrement dans celui de l’auteur d’Allemagne année zéro (1947-48). Il en est certes question dans Le Général Della Rovere, mais ce film est réalisé quelque 15 ans après la libération des camps de la mort. Dans Où est la liberté ?, qui date donc de 1952, il est question d’une famille, chrétienne, qui a dénoncé une autre famille, juive, elle, et qui s’est installée dans son appartement. Certains des membres de celle-ci sont clairement évoqués comme ayant fini dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Notes :

(1) « Un panoràmica de la historia. Entrevista con Rossellini », in Nuestro Cine, n°95, marzo 1970 (l’intervista è stata realizzata a Madrid nel gennaio 1970 con l’intervento di Antonio Drove et Jos Oliver). (Traduzione di Claudia Cataldi). Reproduit in Roberto Rossellini, Il Mio metodo – Scritti e interviste (a cura di Adriano Aprà), Marsilio Editori, Venezia, 1987 [Notre traduction].
(2) Thomas Bernhard, Kulterer, Arcane 17, Paris, 1988, p.100.

Bonus :

Le film est accompagné d’un livret rédigé par Jean A. Gili : Totò, le Picasso du rire (20 pages), et d’un commentaire filmé d’Aurore Renaut : Où est la liberté ?, une comédie néoéaliste (16 mn).



 

 

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