Au 112, Ocean Avenue, à Amityville, petite localité du comté du Suffolk dans l’État de New York, le bois qui travaille, les escaliers qui craquent, les portes qui grincent acquièrent une résonance inquiétante au cœur de la nuit et au milieu de son silence alors que tout le monde est censé être assoupi. Voilà autant de phénomènes assez banals et naturels auxquels la famille Lutz donne une aura fantastique et effrayante. Selon eux, le démon aurait élu domicile dans cette demeure. Alors, forcément, des fenêtres qui se ferment toutes seules, des colonies de mouches anticléricales particulièrement agressives et autres fanfares qui se font entendre au milieu du silence de la nuit, dans un salon vide, n’appartiennent pas vraiment au registre des manifestations les plus communes des vieilles demeures.

L’histoire est dorénavant connue : la famille Lutz emménage au 112, Ocean Avenue, dans une maison déjà précédée d’une odeur de soufre. La famille précédente, les Defoe, y a été massacrée à coups de fusil par le fils aîné. Le jeune homme déclare avoir obéit à des voix lui ordonnant de décimer ses parents ainsi que ses frères et sœurs. Les Lutz profitent de ce sanglant fait divers et surfent sur les déclarations du fils Defoe pour affirmer que la maison est hantée. Des quelques jours supposément éprouvants passés dans la sinistre demeure, ils en font un livre, signé par le journaliste Jay Anson, qui inspire le célèbre film réalisé par Stuart Rosenberg en 1979, Amityville, La Maison du Diable. Cinéaste solide qui excelle dans la mise en scène d’âpres films policiers, Stuart Rosenberg ne se révèle pas être le meilleur choix, le fantastique ne semblant pas être sa tasse de thé. Pourtant, dans les années 60, il se frotte déjà au genre en réalisant trois épisodes de La Quatrième dimension. Malgré ces quelques pas sur ces territoires de l’inquiétude, Stuart Rosenberg semble ne pas être à l’aise avec un sujet beaucoup plus ancré dans le mysticisme. Sa mise en scène se révèle peu inspirée, bourrée de tics et le film montre une prudente volonté de faire peur. Amityville, La Maison du Diable reste, de manière étrange et injuste, le film le plus connu de ce réalisateur quelque peu tombé dans l’oubli.

Trois ans plus tard, Dino de Laurentiis, producteur génial et opportuniste, donne la chance à Damiano Damiani de réaliser son premier film états-unien, une bien étrange production qui mêle maison hantée et possession démoniaque qui s’inspire autant du massacre de la famille Defoe qu’elle lorgne aussi fortement sur L’Exorciste de William Friedkin. Intrigue ancrée dans les années 80, famille renommée Montelli qui s’installe dans la maison au début du film alors que les Defoe y vivaient depuis 10 ans au moment des meurtres sont autant de détails qui excluent l’idée d’une préquelle. Damiano Damiani, en s’appuyant sur un scénario de Tommy Lee Wallace, prend un malin plaisir à dézinguer les valeurs morales états-uniennes et signe un film beaucoup plus malsain et effrayant que celui de Stuart Rosenberg. Même si dans Amityville II : Le Possédé, la fâcheuse tendance à pomper le film de William Friedkin en mettant en scène un prêtre rongé par la culpabilité se fait sentir et à quoi s’ajoutent quelques effets gore inutiles.

Longtemps, ces deux films éclipsent le troisième volet, Amityville 3-D, que signe Richard Fleischer en 1983. La faute en revient certainement à une exploitation bâclée sur le territoire français : le film, qui sort directement en VHS, traîne une mauvaise réputation. Ce premier volet de la saga à être tourné en CinémaScope voit alors son image réduite à l’étriqué format 1.33, rendant caduque tout le travail sur les compositions de cadre et les profondeurs de champ relatif au procédé 3D utilisé à l’époque. En effet, devancé par Meurtres en 3 dimensions (Vendredi 13 3éme partie lors de son exploitation vidéo) de Steve Miner puis Les Dents de la mer 3 de Joe Alves, le film de Richard Fleischer s’inscrit dans un bref courant de films d’horreur tournés en relief. Ce parti pris révèle à la fois les qualités et les défauts d’un film qui, des trois précités, s’annonce comme le meilleur. Toute la mise en scène de Richard Fleischer est basée sur l’utilisation du relief au détriment d’un scénario plus conséquent. Avec la complicité de Fred Schuler, directeur de la photographie pour Martin Scorsese, Brian De Palma ou encore William Friedkin, le réalisateur apporte un soin particulier à la composition des plans, avec objets en amorce, cadres dans le cadre et autres jeux de perspectives qui s’associent avec pertinence au choix de la 3D. Richard Fleischer use bien de quelques effets faciles de surgissements, mais sa mise en scène distille le suspense avec sobriété et classicisme.

Surtout, quand le réalisateur de L’Étrangleur de Rillington Place entame le tournage, le mythe en a déjà un coup dans l’aile : la hantise qui roderait au 112, Ocean Avenue ne serait qu’une supercherie mise en place pour pallier aux problèmes financiers que rencontre la famille Lutz. D’ailleurs, le scénario de David Ambrose se base sur les investigations de Stephen Kaplan. Cet enquêteur spécialisé dans le paranormal tente de démontrer à l’époque que l’expérience des Lutz relève de l’imposture.

Richard Fleischer ne se montre pas dupe de son sujet et, pour son unique incursion sur les terres du fantastique, il ne cesse d’en jouer avec ironie et quelques astuces de mise en scène : un magazine qui titre « Amityville Fraud » situé au premier plan, une scène de suspense traitée avec dérision et des techniciens qui filment des expériences paranormales au second plan sont autant d’éléments qui mettent la légende Amityville à distance. La séquence d’ouverture se moque de la supercherie avec une certaine élégance, le réalisateur ne prenant jamais le genre de haut. John Baxter, journaliste incrédule et un poil cynique, et son assistante se rendent au 112, Ocean Avenue afin de démasquer des charlatans. Le réalisateur en profite pour jouer avec les clichés et propose une mise en scène toute en subtilité. Ainsi débute l’histoire de ce nouveau Amityville, John Baxter, en pleine période de séparation d’avec son épouse, décide d’emménager dans cette grande demeure qu’il pense juste être le repaire de mauvais plaisantins. Le chroniqueur va néanmoins découvrir une maison dont la réputation pas si usurpée ne relève pas uniquement de la simple affaire lucrative pour des escrocs à la petite semaine.

La saga Amityville fait partie de ces films d’horreur qui ébranlent les fondations de la famille modèle WASP, au même titre que L’Exorciste ou La Malédiction. À ce film de Richard Donner, Amityville 3-D n’hésite pas à lui emprunter quelques idées, comme les photos qui marquent les personnes qui vont mourir et la mort de la photographe qui rappelle celle de David Warner. La maison ne matérialise plus ni le confort rassurant ni le foyer chaleureux dans lequel se réunit la famille. L’argument fantastique, plus dépouillé que dans les épisodes précédents, sert surtout à exposer une famille dysfonctionnelle. De ce fait, Amityville 3-D ressemble à un drame intimiste à la réalisation maîtrisée, mais dont le scénario timoré propose peu de scènes marquantes. L’horreur est insidieuse, se faufile entre les barreaux des escaliers, s’insinue dans les couloirs labyrinthiques de cette immense baraque sans toutefois faire réellement peur. Malgré ce fantastique un peu frileux, quelques belles scènes apparaissent ici et là, comme ce rêve qui tourne au cauchemar.

Amityville 3-D fait écho, 12 ans plus tard, à L’Étrangleur de Rillington Place, où le discours social rejoint une étude presque métaphysique du Mal. Les deux films partagent de nombreux points communs : ascétisme de la mise en scène, thème du couple qui se décompose, perte d’un proche, culpabilité… Cette glaçante production à l’austérité toute britannique se voit transposée dans un contexte gothique américain, avec une même atmosphère claustrophobique. Seulement, cette fois, le monstre n’est plus humain, mais bel et bien surnaturel, et le cimetière improvisé dans les murs et le jardin de la bâtisse londonienne laisse la place à une porte sur l’enfer située dans la cave du 112, Ocean Avenue. Bien sûr, les deux films ne jouent pas sur le même niveau, Amityville 3-D ressemblant beaucoup plus à un exercice de style, avec bien quelques défauts. Ainsi, l’apparition d’un démon et une résolution un peu expéditive n’échappent pas au ridicule, entachant une œuvre jouant plus la carte de la suggestion. En clôturant de façon honorable une trilogie bancale, le film ne devrait pas souffrir de ces petits défauts pour enfin sortir du purgatoire dans lequel il a été trop vite enfermé et trop longtemps maintenu.

Les suppléments :
En plus d’un livret de 36 pages avec biographies des acteurs, de l’écrivain Jay Anson, un retour sur les faits et de nombreuses photos et affiches, la partie vidéo propose des interventions plus ou moins intéressantes de Stéphane Bourgoin et des deux réalisateurs Julien Maury et Alexandre Bustillo.

Les bonus les plus intéressants restent The Amityville Curse, réalisé en 1990 par Tom Berry, et My Amityville Horror. Le premier est plus une déclinaison de la franchise qu’une suite, la maison hantée laissant cette fois la place à un confessionnal dans lequel un prêtre a été assassiné. Remisé dans une cave, il va causer bien des tourments aux nouveaux locataires d’une vieille bâtisse. Afin de raccrocher les wagons, l’intrigue se déroule dans la bourgade d’Amityville. La copie est un peu sombre, mais ce téléfilm s’avère suffisamment bien troussé pour susciter l’intérêt malgré des problèmes de rythme.

Enfin, My Amityville Horror s’avère un passionnant documentaire qui apporte un éclairage différent sur l’histoire des Lutz. Le réalisateur Eric Walter suit le fils, Daniel Lutz, qui, aujourd’hui encore reste hanté par les événements à l’origine du roman et du film. Il interroge plusieurs témoins différents, sans jamais porter de jugement sur aucun d’eux, faisant découvrir un envers du décor et des perspectives bien éloignés des versions officils. La découverte de cet excellent documentaire et d’Amityville 3-D dans sa version relief, les très bonnes copies des trois films qui respectent le grain d’origine sont des raisons suffisantes pour acquérir ce beau et élégant coffret.

 

Amityville – La trilogie originelle
Disponible en coffret Bach Films.

A propos de Thomas Roland

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