Le grand malheur de Michele Soavi est d’être arrivé trop tard, sur les cendres d’un cinéma populaire italien en pleine déliquescence au cours des années 80. Cet ancien assistant de Dario Argento et Joe D’Amato, aperçu à l’écran en tant que comédien (plutôt médiocre) dans Frayeurs, La Maison de la terreur ou Phenomena, passe à la réalisation en 1986, après un excellent documentaire, Le Monde de l’horreur. Produit par Joe D’Amato et écrit par Luigi Montefiori, plus connu sous le nom de George Eastman, Bloody Bird révélait alors un sacré tempérament de cinéaste à travers un néo-giallo baroque et inspiré s’emparant des codes esthétiques et narratifs les plus usités pour livrer une œuvre explosive et terrifiante.
Sans doute marqué par cet exercice de style brillant, Dario Argento lui confia en 1989 la réalisation de Sanctuaire, projet qui suscita de nombreux remaniements. Au préalable, le film n’était rien d’autre que la suite de Demons 1 et 2 réalisés par Lamberto Bava, qui devait rempiler pour un troisième opus, exploitant alors un filon bien rodé. Après la salle du cinéma et la tour d’un immeuble moderne, l’action devait se situer dans une église assaillie par une horde de zombies. Quand Michele Soavi fut officiellement maître à bord, le projet prit alors une tout autre direction. Le scénario imaginé par Franco Ferrini fut remanié de fond en comble par le futur auteur de Dellamorte Dellamore. En s’écartant d’un cinéma d’exploitation primaire, il tente l’impossible greffe entre le pur bis transalpin et l’appropriation de la folie baroque de ses maîtres, Ken Russell, Federico Fellini et dans une moindre mesure Terry Gilliam (pour qui il a été assistant sur Les Aventures du Baron de Münchhausen). En découle une œuvre décousue mais passionnante, sidérante d’inventivité plastique, en dépit de défauts rédhibitoires pour certains. Aussi, c’est cette conduite du récit aléatoire souvent reprochée qui donne toute sa singularité à Sanctuaire quelque part entre la déambulation poétique et le rêve éveillé qui métamorphose le spectateur en voyageur grisé.

Production modeste sans être fauchée de 3,5 millions de dollars, Sanctuaire s’ouvre par un étrange prologue situé au Moyen Âge en Allemagne. En pleine période d’obscurantisme, religieux, des chevaliers à la solde d’un évêque fanatique massacrent les habitants d’un village soupçonnés d’abriter le Mal en personne. Tous les cadavres sont jetés dans une fosse commune et recouverts de terre.
Cette ouverture peut se lire comme un vibrant hommage au cinéma gothique de Mario Bava et d’Antonio Margheriti dont certains films adoptaient la même structure temporelle. Cette façon d’introduire le récit par un flash-back aura des conséquences sur l’avenir puisqu’une cathédrale sera édifiée sur le lieu même où sont enterrés les morts. Ce préambule s’avère à double tranchant, soit ça passe, soit ça casse : l’adhésion du spectateur passe alors par l’acceptation d’un univers un peu cheap et/ou une mémoire cinéphilique. Les décors rudimentaires, les costumes bon marché et le nombre réduit de figurants freinent sans doute l’ambition du cinéaste qui a recours à des plans serrés afin de masquer la pauvreté des moyens mis en œuvre. Pourtant, Michele Soavi tire le maximum de cette scénographie. Mieux, il y a quelque chose de splendidement épuré et tragique que n’aurait probablement pasfait ressentir un grand spectacle aux moyens colossaux. Il insuffle une réelle étrangeté à cette extermination, accrue par l’utilisation intelligente de la brume (cache-misère de luxe) et d’une musique électronique anachronique composée par Keith Emerson, les Goblin, Fabio Pignatelli et Philip Glass. Le style aérien de l’ancien assistant de Dario Argento fait mouche : la caméra, très mobile, invente des figures novatrices qui ne cesseront de se développer tout au long du récit, parfois jusqu’à saturation.

“Sanctuaire” (capture d’écran © Le Chat qui fume) / Giotto di Bondone “Jugement dernier” (Détail : L’enfer), Padoue, vers 1306

Après une remontée des profondeurs et un magnifique travelling latéral qui chorégraphient l’espace-temps, le retour au présent nous ramène dans le même lieu, désormais une cathédrale érigée pour exorciser le Mal. Des événements étranges vont rapidement perturber la vie de ce lieu de vie coupé du monde extérieur. George y débarque pour prendre ses fonctions de bibliothécaire. Présenté comme le personnage central de l’histoire, il sera rapidement relégué au second plan sans pour autant être abandonné. Autour de lui gravite une multitude de silhouettes archétypales occupant une fonction plus narrative que fonctionnelle. En effet, les personnages ne sont ni des enveloppes creuses, des pantins interchangeables comme dans les Demons 1 et 2 de Bava fils, ni des êtres consistants à la psychologie fouillée, mais des enveloppes narratives cherchant à percer le mystère de cette cathédrale écrasante. Se dégage du lot Lotte, incarnée par une impressionnante Asia Argento âgée de 12 ans, et Feodor Chaliapin Jr. qui reprend quasiment le même rôle que celui qu’il avait dans Le Nom de la rose, celui d’un prêtre acariâtre, cachant un sombre secret.

En apparence, le script ne serait qu’un prétexte à isoler des protagonistes dans un lieu clos avant le déchaînement des forces du mal. Cette vision réductrice est partiellement fausse. La richesse en creux de Sanctuaire n’est pas liée à la construction de l’histoire mais aux fourmillements de références, symboles, métaphores, élevant alors une simple série B en un trip sensoriel et sonore passionnant, transgressant alors un matériau de base prosaïque.
Des peintures de Gustave Moreau et de Jérôme Bosch – en particulier dans l’utilisation de son bestiaire fantastique – à l’univers ésotérique de l’alchimiste Fulcanelli, Sanctuaire séduit par cette appropriation culturelle lui conférant une dimension poétique rarement atteinte dans ce type de production, telle une rencontre improbable entre le bis et Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman. De manière plus inattendue, il puise dans des univers plus pop, à l’instar de celui de l’illustrateur américain Boris Vallejo. Michele Soavi malmène un genre très codifié, mêle le sublime et le grotesque, imprime son film de visions païennes nourries de représentations religieuses. Érudit passionné, il transmet son propre amour de l’Art au spectateur, détournant subtilement des toiles de maître, comme en témoigne cette relecture du tableau des apiculteurs de Bruegel, nourrissant ici le visage de la petite héroïne protégée par le couvercle d’un panier.

“Sanctuaire” (capture d’écran © Le Chat qui fume) / Pieter Bruegel L’Ancien, “Les Apiculteurs”, 1568 (Cabinet des estampes et dessins (Kupferstichkabinett) du Musée d’Etat de Berlin)

Michele Soavi titille nos sens au détriment du sens parfois. Sa mise en scène, en surrégime, parfois étouffée par un trop-plein, une envie communicative de séduire, s’ingénie à nous offrir sur un plateau tout ce que le cinéma comporte d’effets inventifs : plans séquences aériens, grands angles, plongées et contre-plongées, distorsions de l’image, raccords brutaux dans l’axe, alternances à la manière de son mentor de gros plans et de plans larges… Cette générosité stimulante vise moins l’efficacité que la beauté du geste, conférant à l’ensemble une originalité et une poésie ayant peu d’équivalent au moment de sa sortie en 1989.

Les nombreuses digressions, les pistes intéressantes abandonnées et la galerie de personnages “pittoresques” peuvent laisser sur le carreau un spectateur peu habitué à voir un tel film hybride, non dénué d’humour, avant le déferlement d’effets sanglants dans une seconde partie déchaînée, mettant en exergue d’excellents effets spéciaux. Michele Soavi livre aussi en filigrane une charge anti cléricale caustique. L’interrogation sur les origines du Mal est à ce titre tout à fait éloquente. Il s’amuse allègrement avec les institutions qu’il se délecte à piétiner, en l’occurrence le mariage.

Encore sous influence de Dario Argento, il renvoie régulièrement aux vertiges ésotériques d’Inferno, plus encore lorsqu’il cite Fulcanelli et son Mystère des Cathédrales qui inspira le personnage de Varelli dans ce deuxième opus de la trilogie argentesque. Sanctuaire parvient aussi à s’en démarquer par sa folie baroque, qui annonce curieusement le style futur du réalisateur de Suspiria lorsqu’il mettra en chantier le très sous-estimé Mother of Tears. Ou quand le maître se nourrit de l’élève.

“Sanctuaire” (capture d’écran © Le Chat qui fume) / Boris Vallejo – “Vampire’s Kiss” (1979)

Fuyant la redondance, pour Michele Soavi, chaque idée se doit d’être furtive, vous étreignant instantanément pour disparaître aussitôt, décuplant ainsi la force de la vision fugitive. Avons-nous rêvé ? Le cinéaste ne répétera jamais deux fois le même moment. C’est là sa force. Il revisite les archétypes pour mieux les détourner, notamment dans une vision du Mal extrêmement complexe anti-manichéenne lorsque la libération de démons tant attendue devient celle de l’innocence massacrée, nous faisant ainsi ressentir toute l’injustice de l’Histoire nourrie aux exactions religieuses. Le questionnement sur la foi le rapprocherait ainsi de John Carpenter avec Fog ou plus encore avec Prince of Darkness dont il pourrait être le pendant italien. Constamment troublant, en sa subtile subversion, Sanctuaire fait donc passer allégrement d’hallucinations cauchemardesques en illuminations bleutées radieuses. A ce titre, le film livre probablement l’un des derniers plans les plus magnifiques et émouvants du cinéma fantastique des années 90.

Après Sanctuaire, Michelle Soavi persiste dans la même veine avec le très curieux La Secte avant de livrer son meilleur film en 1995, le délicieux Dellamorte Dellamore.
Depuis, face à la crise du cinéma transalpin, il s’est tourné vers la télévision, ne revenant qu’à de rares occasions pour le grand écran. C’est bien dommage, Arrivederci amore, ciao (2006) offre un portrait au scalpel d’une ordure au visage d’ange.
Agrémenté de bonus intéressants sous formes d’interviews (Asia Argento, Franco Ferrini, Michele Soavi etc), la très belle copie éditée par Le Chat qui fume en combo DVD/Blu-ray rend justice à ce joyau oublié du cinéma bis italien.

A propos de Emmanuel Le Gagne

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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