Michael Apted (Gorilles dans la brume, Blink ou Gorky Park) appartient hélas à cette liste de cinéastes un peu anonymes dont on associe souvent difficilement les films à leur nom. Ils n’ont pas réussi à imposer une griffe distinctive, laissant derrière eux des œuvres agréables mais sans génie. Britannique ayant surtout travaillé aux Etats-Unis, il avait pourtant fort bien débuté avec les beaux Agatha ou Nashville Lady, son premier film américain, au point qu’on puisse se demander, une fois de plus, s’il n’est pas un nouvel exemple de talent brisé par le système et l’industrie hollywoodienne. Réalisé en 1971, son premier long métrage reste aussi son meilleur, tout en subtilité et en tension.

En pleine Seconde Guerre mondiale, Alice, dont le mari a été fait prisonnier par les japonais, vit seule dans sa ferme isolée, comme protégée du déchainement extérieur, subvenant à ses besoins en cultivant la terre et s’occupant des animaux. Elle recueille Barton, un jeune soldat qui s’est enfui, dont elle tombe éperdument amoureuse, le cachant et le déguisant en fille en le faisant passer pour sa sœur. Mais l’arrivée d’un sergent, une brute machiste bien décidée à séduire l’une des deux femmes, vient mettre en péril leur amour et leur vie.

Dès son ouverture, The Triple Echo joue du contraste et de la contradiction, en plantant son décor loin du tumulte, une maison bercée par le bruit du vent que vient rompre un coup de fusil, ce premier triple écho. Tout The Triple Echo est justement conçu autour de cette dualité, douceur d’un climat apaisant dont on pressent qu’elle risque de s’évanouir d’un moment à l’autre, brutalement. Le sentiment de protection, la joie, le bonheur y sont en sursis, et le spectateur pressent d’emblée que cette histoire d’amour idyllique ne sera qu’une parenthèse enchantée au milieu du drame. Cette parenthèse est aussi la nôtre, car il est difficile de ne pas être emportés par la pureté de cette histoire d’amour, qui change les couleurs de l’univers et illumine d’espoir les joues d’Alice et de Barton. L’esthétique presque pop se fait pastorale et ensoleillée, comme un rêve de passion loin de la guerre, dans lequel les dialogues à leur tour ont le parfum du premier amour.

Capture blu-ray © Powerhouse films

A l’unisson de la progression dramatique implacable de The Triple Echo, aussi bien construite qu’une tragédie en plusieurs actes, la photo magnifique de John Coquillon accompagne ce mouvement. Ayant toujours excellé dans les scènes d’extérieur, comme en témoigne son travail sur Le Grand inquisiteur, John Coquillon est un chef opérateur naturaliste particulièrement doué pour distiller des teintes crépusculaires, inviter inquiétude et mystère ; ce que comprit parfaitement Sam Peckinpah qui l’utilisera plusieurs fois. La photo de The Triple Echo met en relief la sauvagerie de la nature en miroir de celle de l’homme, telle qu’on la retrouvera dans Les Chiens de Paille, Pat Garrett et Billy The Kid et même dans les champs de batailles désolés de Croix de Fer. Dans The Triple Echo, cette fureur rentrée s’apparente à de la pudeur, l’atroce douceur du silence qui n’en fait que mieux ressortir l’extrême violence. Ainsi le climat visuel se métamorphose au fil du film, avec ses couleurs resplendissantes lors de moments idylliques qui s’amenuisent, virant au gris, au fur et à mesure que l’on avance vers le drame. Aucun leurre ne subsiste d’ailleurs quant à l’issue de l’intrigue, pas même pour ses protagonistes semblant avancer au jour le jour, sans illusion.

© Powerhouse films

Il en va de même pour la partition magistrale de John Wilkinson, déjà auteur de celle de Blood on Satan’s Claw, l’une des plus belle BO du cinéma fantastique, mettant subtilement en place une ambiance bucolique dans laquelle vient sourdre l’angoisse. Elle s’est installée, sans qu’on s’en soit aperçu, nous a plongés ailleurs, avec la prémonition du désastre. 

Le piège se referme donc lentement, précipité par l’arrivée du sergent (Oliver Reed), nœud dramatique de la construction romanesque, l’élément déclencheur qui fait tout basculer. Incarnation de la brutalité militaire, de l’archétype du machisme banal dans sa barbarie naturelle, Oliver Reed n’a jamais fait aussi peur. Dès lors la tension monte en puissance dans la répétition des mêmes scènes, puisqu’il ne cesse de revenir à la charge – l’habitude des sièges militaires sans doute – devant une Alice (fabuleuse Glenda Jackson) intraitable, lui tenant tête, et tentant de protéger un Barton fragilisé, presque suicidaire. Apted règle parfaitement ce suspense insoutenable autour de la peur qu’il soit démasqué, ménageant également des fausses joies de départ de l’ordure, certes vite dissipées. Le scénario vient dérégler les archétypes du triangle amoureux en travestissant le jeune homme amoureux en femme, en changeant l’heureuse élue en homme, et en choisissant en guise de séducteur un horrible militaire terrifiant. Ces quiproquos en forme de détournement seraient dignes d’un vaudeville si Triple Echo ne dérivait pas vers le drame, distillant progressivement le malaise, en évoquant les fêlures de Barton pris dans la tourmente, les vertiges d’une identité.

Capture blu-ray © Powerhouse films

Barton, pour éviter la guerre – et la prison – plonge dans une nouvelle geôle en s’enfermant dans la clandestinité. On assiste à une déstabilisante transformation d’un jeune homme devenant « une autre », peut-être dans un espoir de se sentir plus libre que dans celle qui lui est assignée : celle du reclus et du hors-la-loi. Troublant, insaisissable, éminemment tragique et désespéré, assimilant la vie à un coup de dés dans un acte autodestructeur, il se prend au jeu de son travestissement et à celui de la séduction en se laissant courtiser par l’atroce sergent.

© Powerhouse films

Est-ce par défi ? Est-ce pour tromper l’ennui ? Est-ce par plaisir du changement de genre et de se sentir « attirante » ? Est-ce le signe d’une homosexualité refoulée révélée par son déguisement ? Toujours est-il que Barton, dès son apparition, respire une sensibilité à fleur de peau, une fragilité enfantine, attendri et attendrissant, plus féminin qu’Alice. Protagoniste le plus romantique du film, il est sans doute aussi le moins capable d’affronter le monde tel qu’il est.

© Powerhouse films

Le sujet aurait pu prêter à l’exubérance (surtout si l’on pense au cinéma anglais de la même période et à Oliver Reed et Glenda Jackson chez Ken Russel), mais la mise en scène de Michael Apted, au contraire, est au contraire magnifique de retenue. Le travestissement génère parfois d’étranges déclinaisons visuelles autour d’une imagerie romantique contaminée ; un peu gothique, à la Hauts de Hurlevent, comme en témoigne cette fuite du jeune homme en robe de soirée à travers la forêt, tentant d’échapper à son poursuivant. Cette intrigue au décor historique prononcé, avec sa demeure perdue dans la campagne, avec son vent qui souffle, son paysage désert, ses animaux, ses « deux sœurs » recluses et son homme d’armes brutal rappelle sur de nombreux points la structure de romans gothiques et féminins du 19e. La nature est un personnage à part entière, d’abord protecteur, puis brusquement menaçant ou totalement indifférent au sort de l’humain. Bien qu’on ne nage pas dans le technicolor des années 50, qu’on soit parfois plus proche des teintes du Nouvel Hollywood, The Triple Echo hérite parfois de l’atmosphère de David Lean dans La Fille de Ryan ou Michael Powell sur Gone to Earth par exemple, notamment dans sa manière de placer ses personnages dans un décor naturel et d’épouser la solitude, entre recueillement et affliction. The Triple Echo installe la plénitude pour mieux la briser. Il nous laisse entrevoir l’amour dans sa beauté, mais ce seront les regrets qui l’emporteront. The Triple Echo exhale alors la tristesse d’un amour détruit par l’Histoire, lorsque le désir de protection du sentiment amoureux devient le catalyseur de l’aliénation et de la claustration. Dans un monde de boue, la fleur de leur secret est vouée à l’étiolement, au flétrissement et à la mort.

Technique :
La restauration 2K tirée du négatif original proposée par cette édition est splendide permettant de plonger les teintes subtiles de la photo de John Coquillon et son grain tout à fait particulier. Plusieurs entretiens nous sont proposés, dont un avec le réalisateur Michael Apted (A Matter of Life and Death, 2019, 15 mins) évoquant ses débuts de réalisateur de fiction et la place du film dans sa carrière ; un autre avec l’acteur Brian Deacon (Identity Crises, 2019, 29 mins) se remémorant également son premier rôle et sa collaboration avec Glenda Jackson et Oliver Reed. Dans A Different Perspective (2019, 25 mins) et Dressing Up (2019, 9 mins) le monteur Barrie Vince et la costume designer Emma Porteous parlent respectivement de leur travail sur le film.  C’est évidemment avec plaisir et émotion que l’on écoutera le compositeur australien Mark Wilkinson (The Emotion of the Moment (2019, 8 mins) qui compose une partition magnifique dont on regrette qu’elle n’ait jamais été éditée. Enfin, l’auteur et historien du cinéma Neil Sinyard nous livre une analyse très pertinente du film (A Sense of Justice, 2019, 23 mins). Curiosité, une version super 8 du film condensée en moins d’une demie-heure complète les bonus. Pour une fois qu’une bande annonce est singulière, ne l’ignorons pas : avec ses étonnants effets géométriques et abstraits elle est l’oeuvre de l’artiste designer Jean Fouchet à qui l’on doit notamment les séquences d’ouverture de L’Année dernière à Marienbad et Léon Moret prêtre. On s’intéressera tout particulièrement dans le livret à l’article de Pasquale Iannone et notamment à toute la comparaison avec le roman de H.A. Bates dont est tiré le film de Michael Apted, fidèle la plupart du temps, mais prenant aussi parfois d’étonnantes libertés. Parmi les autres textes proposés : un interview de Michael Apted, des extraits de l’autobiographie de H E Bates, ainsi qu’une étude du travail de Fouchet. Enfin, l’habituel recueil des réception critiques de l’époque. l’écrivain s’attardant notamment sur son inspiration et les adaptations de ses œuvres. Encore un travail impeccable de la part de Powerhouse – Indicator, encore une oeuvre très forte qu’il aurait été dommage de laissser dans l’oubli.

Combo Blu-Ray / DVD édité par Powerhouse films
Le film possède des sous-titres en anglais uniquement.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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