À la fin des années 1920, à Seattle, une lycéenne de 16 ans rédige une dissertation, à demi-allongée sur son lit – laquelle dissertation est lue par la voix off de la  jeune fille, avant d’être prise en charge par un discours prononcé devant l’assemblée des parents d’élèves. Dans son décor de chambre d’enfant, entourée de ses jouets, Frances développe les arguments sur les contradictions entre l’existence de Dieu et la présence du mal sur Terre. C’est une étudiante studieuse, la mine appliquée et le propos ferme, qui affirme son soulagement au constat de la mort de Dieu. C’est encore elle qui, vêtue de la tenue scolaire académique, fait sien le propos nietzschéen par lequel elle donne forme à une conscience qui acquiesce à la liberté et à l’autonomie devant le très prude parterre de parents d’élèves, dont la plupart affiche une mine offusquée.

Applaudie par sa mère et encouragée par son père à exercer son esprit critique, Frances assume un anticonformisme peu farouche. Fière des adages du pays des libertés, elle pousse ses contemporains dans leurs retranchements, fréquente un communiste (Sam Shepard), voyage en URSS pour effectuer un stage d’art dramatique et revient pour se produire sur les planches de Broadway. L’Amérique puritaine des années 1930 voit alors dans cette figure subversive un potentiel danger qui condense ses plus profondes hantises politiques (l’anarchisme), sexuelles (l’émancipation du désir féminin) et morales (la liberté de ton face à l’hypocrisie sociale).

Frances: Jessica Lange

Copyright D.R.

 

Le prélude donne bien le ton du film en soulignant la dissonance entre l’exigence de liberté d’une jeune femme et une société engoncée dans sa bien-pensance et ses peurs. Graeme Clifford choisit l’iconique Jessica Lange pour incarner un rôle tout en tensions et en heurts, qui fut si éprouvant et qu’il ne la laissa pas sans séquelles, tellement Jessica Lange mobilisa ses émotions pour donner corps à un personnage aussi fébrile que revêche, malmené de toutes parts par un entourage hostile et prédateur.

Pour le grand public, Frances Farmer (1913-1970) est une actrice prometteuse des années 1930, dont la vie et la carrière furent brisées par la Paramount. Elle subit les méfaits des institutions coercitives, dont le pouvoir est tel qu’il peut faire prétendre à la folie d’un individu, sinon le conduire à la folie. Presque toute sa vie, Frances Farmer fut maintenue sous tutelle, qu’elle fût d’ordre familial, artistique, judiciaire ou psychiatrique. La scène d’intrusion dans son appartement est à ce titre emblématique d’une traque sans relâche : elle touche à l’hallucination, tant le sentiment de persécution qui s’en dégage est fort, la caméra adoptant le point de vue subjectif de la femme nue et acculée, s’éclipsant sous le vacarme et les lumières des flashes ; disparaissant sous le regard inquisiteur de ses assaillants.

Marquée par un seul grand succès cinématographique (Come and get it, de Howard Hawks et William Wyler, en 1936), la vie de Frances relève du sentiment d’impuissance et de l’accablement, tant elle se heurte continuellement à la manipulation, à la trahison des siens et aux manifestations punitives de la loi. Il y a comme une injustice à voir le décalage entre son image tant de fois captée par les journaux et les studios de productions et sa carrière mitigée, où elle fut cantonnée surtout à des seconds rôles. C’est comme si le lien social lui avait sans cesse imposé des forces contraires, renforçant chez Frances un tempérament instable et des débordements dont les autorités ont joué pour la mettre à l’écart. Les figures ambiguës de femme cruelle (la mère) ou austère (l’avocate de Mrs. Farmer mère), ou encore du mari violent (le premier mari de Frances) se dressent comme des obstacles sur son chemin, créant une rage qui ne peut conduire qu’à l’égarement. Si le film laisse planer le doute sur la folie réelle ou alléguée du personnage, il est certain que la surveillance politique, le harcèlement orchestré par la Paramount et les trahisons de ses proches ont fait de Frances un objet aux mains de son entourage. Jessica Lange donne à son personnage un caractère entier, à la fois téméraire et vulnérable, mais surtout tombant dans tous les pièges tendus par absence de calcul.

 

Frances: Jessica Lange

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C’est ainsi une femme seule et intransigeante, qui après un franc succès à Broadway, se retrouve livrée aux mains de la Paramount qui n’attend que son retour pour régler ses comptes avec une actrice qu’elle juge arrogante. Le départ de Clifford Odets, le metteur en scène de Broadway, pour Londres, avec une autre actrice que Frances dans le rôle féminin de Golden Boy, impose un principe de réalité : l’amour, la solidarité, l’esprit de troupe et les idées libertaires ne sont rien face la Realpolitik de l’argent. L’indépendance artistique et la vie amoureuse dont Frances rêvait se retournent en expérience d’enfermement, l’injonction du retour en Californie signant le début de son calvaire.

À partir de ce point de rupture, l’étau se resserre sur l’actrice, qui, de faux-pas en dérapages, provoque le scandale et se voit enfermée pour voie de faits. Jugée, puis internée et soumise à des traitements psychiatriques de choc, Frances est privée de la réussite professionnelle à laquelle son talent la destinait. Elle ne retrouve que des petits rôles, comme si toute tentative de réhabilitation sociale était devenue impossible, le film dessinant les boucles d’une spirale de plus en plus serrée – du domicile parental vers l’asile, en passant par la cellule de prison. Dans le courant de l’antipsychiatrie des années 1970, Graeme Clifford dresse une charge contre les institutions, particulièrement contre la justice et les méthodes de soins barbares : injections d’insuline, électrochocs, lobotomie, vie asilaire dans des conditions indignes… En dehors des scènes de convention qui mettent l’accent sur le type de traitements dégradants, celles qui mettent en scène Frances face au psychiatre rigide et machiavélique sont particulièrement saisissantes, tant elles montrent la précarité de l’individu face à un savoir médical oppressant.

 

Frances: Jessica Lange

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Mais c’est aussi son long aveuglement sur les ressorts de son aliénation, soit la malveillance de son entourage, qui vaut à Frances ses années d’internement et les dommages qu’ils ont causés. Graeme Clifford montre les rouages du calvaire et de la libération, mais n’octroie pas de grande place à l’amour dans le chemin vers l’apaisement. Car même la figure la plus aimante et prévenante ne parvient pas à offrir une issue salvatrice à Frances. Son amant, l’activiste Harry York (Sam Shepard), est le seul à ne pas juger sa vie scandaleuse et à ne pas lui faire défection de bout en bout. Mais pour Frances, l’amour semble ne pas exister – un peu comme Dieu, dont elle proclame la mort au début du film. Aussi, lorsque Frances donne une interview où elle semble rentrer dans le rang, à la fin du film, on se demande si ses paroles sans aspérité sont l’effet des traitements qu’elle a reçus ou bien un mensonge inhabituel chez elle, destiné à faire écran.

Coffret DVD-blu ray, Éditions StudioCanal, collection “Make My Day!”, n°34, sous la direction de Jean-Baptiste Thoret. Contenu : DVD (133′), Blu-ray (140′), boitier et fourreau.

Prix indicatif : 19,90 euros.
Frances Combo Blu-ray DVD

 

 

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