Federico Fellini -“Le Casanova de Fellini”

capture d’écran DVD © Carlotta

Et si en nous plongeant dans le cimetière du monde, Fellini avait réalisé l’un des plus grands films de zombies de tous les temps ?

On émerge toujours du Casanova de Fellini comme d’un rêve. Hypnotique, envoûtant, ce carnaval funèbre n’a pas pris une ride. Privilégiant à la réalité son reflet trouble et fantomatique, Fellini choisit de faire passer la reconstitution historique de l’autre côté du miroir. Les incroyables décors de Danilo Donati – le film a été intégralement tourné à Cinecitta – ainsi qu’une des plus belles partitions de Nino Rota ajoutent à cette sensation somnambulique. En effet, Casanova est un vrai film fantastique, un film de vampires, de zombies. L’errance de ce mort-vivant n’exerce ses séductions d’aristocrate déchu que sur des sociétés cadavériques, chaque nouvelle cour d’Europe évoquant plus le palais hanté qu’un foyer de rayonnement intellectuel. Le libertinage mortifère de Fellini plonge le siècle des lumières dans les ténèbres.
Casanova parcourt le monde en quête d’une consécration littéraire et intellectuelle, alors que l’empreinte qui subsiste dans les mémoires ne le renvoient qu’à ses prouesses d’étalon. Fellini donne du séducteur la vision tragique d’un homme vampirisé par sa légende que l’issue de chaque aventure renvoie à sa vacuité. Le cinéaste manie le contrepoint avec virtuosité, mettant perpétuellement en échec la vantardise de la narration narcissique par l’ironie destructrice de l’image. Le thème récurrent de l’automate pourrait résumer à lui seul la vision fellinienne : l’existence n’est qu’une mécanique, tout comme le sexe ; la répétition des scènes de coït focalisées sur le sempiternel mouvement de tête en contre plongée de D. Sutherland, bestial, pitoyable ajoute à cette sensation de dernier souffle de vie réduit aux rouages d’une machine. Tel un film de zombies vénitiens, l’épidémie s’étend: les individus se réduisent à des fantoches emperruqués sortis tout droit du Bal des vampires. Leur rire de pantin grotesque se mue en rictus hystérique.

Casanova incarne la décadence des sociétés qu’il fréquente, mais en marge, toujours solitaire. En cela, il n’est pas sans rappeler le Tobby Dammit du segment réalisé par Fellini pour Histoires Extraordinaires : comme cette star déchue jouée par Terence Stamp, il n’est plus qu’une ombre aux prises avec la mort. Vaniteux et triste, cynique et humaniste, bestial et idéaliste, don juannesque et sentimental, Casanova illustre la dualité de l’individu et de son masque. Fellini se refuse à lui donner une unité, partagé entre sa haine, sa fascination du personnage et les angoisses existentielles qu’il lui inspire. Le cheminement héroïque se fait promenade vers l’au delà : le visage de Sutherland vieillit, se décompose au fil de ses voyages jusqu’à la putréfaction. Laissons nous porter une nouvelle fois par ce chef d’œuvre désespéré et flamboyant, laissons-nous entraîner dans cette magnifique danse macabre.

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crapauds”

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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