Federico Fellini – “I Vitelloni” & “Les Nuits de Cabiria”

© Tamasa

La sortie récente de deux grands films de Fellini chez Tamasa vient à point nommé pour (re)découvrir dans des conditions optimales deux incontournables jalons d’une œuvre inépuisable. Saluons avant toute chose la qualité de ces médiabooks proposés par l’éditeur : de copieux livrets instructifs (signés Aldo Tassone), des suppléments enrichissants (le témoignage de Dominique Delouche qui fut l’assistant de Fellini, les analyses pertinentes de Jean-Christophe Ferrari) et, surtout, de magnifiques copies des films restaurés qui rendent justice au travail de Fellini et de ses chefs-opérateurs (surtout celui sur les Nuits de Cabiria).

A leur manière, I Vitelloni et Les Nuits de Cabiria témoignent de l’affermissement d’un style et de la façon dont Fellini se détache progressivement du néo-réalisme pour suivre une voie plus personnelle et poétique (employons sans vergogne ce terme galvaudé). Les structures des récits se font plus lâches et le cinéaste préfère aux scénarios bétonnés une approche plus vagabonde, emboitant le pas de ses personnages (les cinq « adulescents » des Vitelloni, la prostituée Cabiria dans Les Nuits de Cabiria) dont les trajectoires font le lien entre des séquences qui pourraient fonctionner de manière autonome.

I Vitelloni (1953) est sans doute le premier grand film de Fellini et inaugure une veine autobiographique (de Huit et demi à Intervista en passant par Amarcord) qui irriguera toute son œuvre. Situé à Rimini, le cinéaste narre les tribulations de cinq jeunes désœuvrés, ni prolétaires, ni grands oisifs à l’abri des contingences matérielles : juste des provinciaux déclassés de l’après-guerre trainant leur ennui dans les bars et ne se résolvant pas au travail. Fausto, Moraldo, Alberto, Leopoldo et Riccardo (interprété par le propre frère du metteur en scène) sont ces « vieux veaux » (une des traductions possibles du titre) qui tuent le temps comme ils le peuvent et que rien n’attire dans la vie si ce n’est les filles et les sorties nocturnes.

Le tombeur du groupe, Fausto, a mis enceinte Sandra, la sœur de Moraldo. Comme la lâcheté fait partie de ses traits de caractère, il cherche d’abord à fuir la ville mais finit par consentir à se marier avec la jeune femme. Mais ce nouveau statut marital ne va pourtant pas l’empêcher d’être volage… Même si Fellini s’intéresse également à Leopoldo, l’intellectuel du groupe qui cherche à susciter l’attention avec ses manuscrits ou encore Alberto (Alberto Sordi) qui s’immisce avec lourdeur dans les affaires sentimentales de sa sœur et qui cherche à protéger une mère qu’il adore ; I Vitelloni tourne surtout autour du trio Fausto-Sandra-Moraldo. En effet, pour subvenir aux besoins de son ménage, Fausto doit trouver du travail et embarquera par la suite son beau-frère dans de drôles de combines…

Fellini regarde ses personnages avec une certaine cruauté mais non sans tendresse. Son film est d’abord une chronique qui brosse le portrait de cette jeunesse d’après-guerre en conflit avec la génération précédente et en quête de plaisirs éphémères. Aux traditions rétrogrades de la génération précédente (l’impossibilité d’avoir un enfant en dehors des liens sacrés du mariage, les valeurs familiales et patriarcales étouffantes…) s’oppose une jeunesse démunie et sans horizons. Nous ne sommes pas encore au cœur du vide existentiel que filmera Antonioni mais il y a déjà chez Fellini et ses personnage une sorte de désenchantement.

I Vitelloni traduit aussi une volonté de se détacher de la tradition néoréaliste alors en vigueur en Italie. Adoptant le ton de la chronique, le cinéaste reste attaché à une certaine veine réaliste où le récit s’efface au profit de l’étude de caractères et la description minutieuse du quotidien. Mais Fellini inocule dans ces petites tranches de vie une dimension satirique qui leur donne une autre coloration. Avec ses allures de Don Juan de sous-préfecture, Fausto pourrait presque figurer dans la galerie des « monstres » de Dino Risi. Ne citons pour la bonne bouche que ce moment où il drague (avec le pied) une inconnue au cinéma tout en gardant la main de son épouse dans la sienne. Et le personnage d’Alberto possède également une exubérance qui ne dépareillerait pas dans une comédie. La beauté d’I Vitelloni tient à cet équilibre entre le comique et le tragique que Fellini maintient au sein de sa chronique. Tout comme dans la vie, les choses semblent pouvoir basculer du côté de la farce (voir la scène du carnaval ou celle où Sordi fait un bras d’honneur aux ouvriers) ou du tragique (la disparition inquiétante de Sandra). Mais surtout, le cinéaste parvient à insuffler quelque chose de très personnel dans le film. Outre les réminiscences de sa jeunesse à Rimini (où il ne tourna d’ailleurs pas), il met déjà en place des éléments qui deviendront sa marque de fabrique : la veulerie masculine, une certaine nostalgie (voir la belle scène se déroulant au cinéma) et un regard sarcastique mais non dénué d’empathie sur les individus.

© Tamasa

Avec Les Nuit de Cabiria (1957), le cinéaste se concentre sur la trajectoire d’un seul personnage : une petite prostituée du nom de Cabiria (comme dans le classique du cinéma muet italien réalisé par Giovanni Pastrone) qui apparaissait déjà dans le premier long-métrage de Fellini : Le Cheik blanc. C’est aussi une nouvelle occasion d’offrir un rôle en or à Giulietta Massina après le succès de La Strada. L’actrice, récompensée par le prix d’interprétation à Cannes, est extraordinaire, capable de passer du rire aux larmes par un simple jeu de regard ou une nuance dans l’expression. Là encore, c’est moins le récit qui importe que la chronique de la vie de cette prostituée pleine d’espoir et d’illusions. Fellini agence les séquences avec pour fil directeur ce personnage pittoresque et parvient à peindre un formidable tableau en coupe de la société italienne.

La première séquence où Cabiria est volée et jetée à l’eau par l’un de ses prétendants est absolument extraordinaire et inscrit d’emblée le film dans une tradition réaliste assez proche d’ailleurs des premiers essais de Pasolini (Accatone, Mamma Roma) puisque Fellini filme avec ampleur la Rome périphérique des terrains vagues et des bidonvilles. Pasolini est d’ailleurs crédité au générique du film et aurait aidé le réalisateur à s’imprégner de ce parler populaire qui caractérise cette faune de la prostitution. Mais Cabiria est libre et refuse d’être chapeautée par un proxénète. Cette indépendance lui vaut, par exemple, de rencontrer le célèbre acteur Alberto Lazzari (joué par une des grandes vedettes des années 40 en Italie : Amedeo Nazarri). Par sa fraicheur et son naturel (voir la manière dont elle danse la mambo de manière totalement exubérante), Cabiria devient le révélateur d’une société bourgeoise où le luxe est synonyme d’ennui et de névroses. Toute cette séquence annonce déjà La Dolce Vita et porte un regard sarcastique et acerbe sur cette haute bourgeoisie romaine (un montage rapide joue du contrepoint entre la vitalité de Cabiria et les attitudes guindées de celles qui l’observent).

Fellini fait de son personnage une « idiote » au sens dostoïevskien du terme : son « innocence » (le cinéaste disait qu’elle était prostituée mais qu’elle aurait tout aussi bien pu être bonne sœur) et sa naïveté mâtinée de bonté deviennent les révélateurs des turpitudes d’une société dans son ensemble. Si les riches ne sont pas épargnés, le cinéaste n’idéalise pas les autres couches de la population : proxénètes cyniques, petit peuple trop crédule du pèlerinage du Divin Amour ou public railleur des cabarets… Mais si Fellini peut se montrer cruel avec ce regard posé sur le monde, il n’en conserve pas moins une foi indéfectible en l’humanité qui s’impose d’emblée quand les enfants sauvent Cabiria de la noyade au début du film (elle les envoie d’ailleurs bouler par la suite !) et que l’on retrouve dans l’inoubliable scène finale.

Les Nuits de Cabiria est un grand film sur la croyance et la foi. Croyance qui n’a pas forcément une connotation religieuse même si Fellini s’attarde par deux fois sur des figures quasi-mystiques : à la fois cet homme mystérieux qui aide les plus démunis une fois la nuit tombée mais également ce moine franciscain manifestant une foi inébranlable en l’homme. C’est d’abord une croyance en l’amour qui anime Cabiria et qui la leurrera lorsqu’elle rencontrera Oscar (François Périer). Elle se manifeste dans l’une des plus sublimes scènes du film : celle du cabaret où un magicien la fait monter sur scène et l’hypnotise. Tout Fellini est dans ce passage : la cruauté qui fait réaliser que les illusions demeurent des chimères (le réveil brutal de Cabiria) mais cette idée que, malgré tout, la vie ne vaut rien sans ces illusions (en ce sens, Jean-Christophe Ferrari a parfaitement raison de souligner que Woody Allen est l’un des plus fidèles disciples de Fellini. Il est d’ailleurs frappant que lors de la scène d’hypnose, la musique de Nino Rota évoque un peu celle qu’utilisera Allen dans Le Sortilège du scorpion de jade). Les miracles n’ont pas lieu dans Les Nuits de Cabiria et les désillusions sont souvent amères (la structure circulaire du film qui ramène l’héroïne au point de départ accentue cette dimension inéluctable). Pourtant, c’est l’espoir et la croyance qui l’emportent, à l’image de cette dernière scène où le sourire revient derrière les larmes et que l’élan vital de Cabiria renaît en elle.

Le film navigue constamment entre le dépit et l’espérance, entre le jour et la nuit, entre un quotidien sordide et une manière unique de le transcender par une certaine poésie. La mise en scène est au diapason pour épouser cette trajectoire faite de torrents d’amour et de déceptions cruelles, entre les terrains vagues parsemés de déchets et papiers gras et les décors somptueux des places romaines, des thermes de Caracalla ou des rives du Tibre. Là encore, le moment où Cabiria monte sur scène, où un léger mouvement de caméra l’isole du public et où un projecteur nimbe son visage dans un halo de lumière est parfaitement symbolique de cette volonté qu’a Fellini de suivre son personnage de l’obscurité vers la lumière (Ferrari appelle ça la « grâce »). Avec une infinie empathie, il accompagne son personnage le long de son errance et cette trajectoire est tout simplement bouleversante.

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I Vitelloni (1953) de Federico Fellini avec Alberto Sordi, Franco Interlenghi ; Leopoldo Trieste, Franco Fabrizi, Riccardo Fellini

Les Nuits de Cabiria (1957) de Federico Fellini avec Giulietta Massina, François Perier, Amedeo Nazzari, Franca Marzi, Dorian Gray

Editions Tamasa. Disponible depuis le 16 mai 2021

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A propos de Vincent ROUSSEL

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