Les décidément indispensables éditions Artus inaugurent aujourd’hui une nouvelle collection consacrée aux films de guerre. Une fois de plus, ces deux films italiens avec Klaus Kinski en vedette prouvent à quel point le cinéma « bis » italien s’est emparé de tous les grands genres pour les faire revivre sous une forme qu’on a longtemps cru « dégradée » mais qui a possédé, dans le meilleur des cas, une véritable force. A l’heure où les studios américains mettaient la clé sous le paillasson et où s’achevait la période « classique » du cinéma Hollywoodien, les italiens ont pris la relève des genres pour le meilleur et pour le pire (les génies de la mise en scène voisinant avec les plus inégaux des tâcherons).

Si Leone, Bava, Freda et quelques autres ont donné au western et au fantastique italiens une renommée certaine, il est louable qu’un éditeur audacieux nous donne à visiter des genres moins connus, que ce soit le péplum, l’espionnage ou encore le film de guerre dans le cas présent.

Découvrir Deux salopards en enfer et Cinq pour l’enfer permet de constater à quel point les italiens furent capables à la fois de réinventer les genres classiques en leur injectant une certaine singularité mais également de nous proposer des versions « dégradées » desdits genres. En exploitant des filons juteux, nos cinéastes nous ont aussi bien proposé des visions « sérieuses » des genres avant de tourner en dérision les recettes employées.

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Deux salopards en enfer de Tonino Ricci débute de manière on ne peut plus sérieuse puisqu’une voix-off nous rappelle les grandes étapes de la Genèse sur fond de paysages variés (mer, montagnes…). De ce prologue emphatique, on retient immédiatement que l’arrivée de l’homme sur terre coïncide avec l’avènement du Mal. Et lorsque ce mot est prononcé, le cinéaste raccorde immédiatement avec une scène de mitraille au cœur d’un combat. Il va très vite se concentrer sur la destinée de deux soldats américains (un noir et un blanc) condamnés à mort par la cour martiale pour leurs exactions. A la faveur d’une rixe avec l’ennemi, ils parviennent à s’enfuir en compagnie d’un jeune officier (George Hilton) et trouvent refuge dans un village où ils sont accueillis comme des libérateurs.

Ce qui frappe dans ce film, c’est la manière dont Ricci procède pour décaper le film de guerre de tout héroïsme. Toutes proportions gardées (le film est assez inégal), il fait subir au genre ce que Leone fit quelques années auparavant au western et le démystifie complètement. Ses deux personnages principaux (dont un Kinski toujours aussi inquiétant) sont des individus sans foi ni loi qui ne reculent devant aucun meurtre ou aucune violence (si l’on peut encore excuser Ray Saunders qui retourne ses armes contre ses supérieurs, difficile d’avoir la moindre empathie pour Kinski lorsqu’il n’hésite pas à violer).

Pourtant, les deux « salopards » du titre ne sont pas non plus des incarnations absolues du Mal. Sans déflorer tous les ressorts de l’intrigue, nous allons assister à un retournement de situation lorsque les allemands vont attaquer le village. Les deux réprouvés se retrouvent alors de l’autre côté de la frontière floue qui délimite le Bien et le Mal et vont faire l’admiration d’un officier qui ne voyait en eux que du gibier de potence.

D’une certaine manière, le film confronte une appréhension « théorique » de la guerre (George Hilton incarne un officier frais émoulu de l’école militaire) et la réalité du terrain. Du coup, si nos deux anti-héros apparaissent comme des crapules complètes, c’est surtout en raison d’un contexte guerrier global qui favorise la perte des repères moraux. Par un retournement de situation assez habile, le cinéaste montrera que Kinski peut également s’éprendre tendrement d’une belle villageoise et Saunders se lier d’amitié avec un petit garçon. Au bout du compte, ils finissent par être presque moins coupables que les officiers responsables du conflit mondial et Kinski résume assez bien le propos du film lorsqu’il hurle « nous sommes tous des assassins ».

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Autant Deux salopards en enfer est sombre et sans la moindre complaisance pour la figure du héros, autant Cinq pour l’enfer se veut plus léger. Bien sûr, le contexte global (la seconde guerre mondiale et la lutte contre les nazis) ne prête pas forcément le flanc à une grosse pochade mais certains traits d’humour montrent qu’à l’instar du western, le film de guerre a aussi penché vers une certaine forme de parodie. On se dit d’ailleurs que Tarantino a dû voir ce film car certaines de ses caractéristiques évoquent furieusement Inglorious basterds. Gianfranco Parolini, le réalisateur, suit les traces d’un commando de soldats américains (où l’on retrouve l’inoubliable interprète de Sartana, Gianni Garko) bien décidé à s’introduire chez l’ennemi nazi pour lui voler des plans. Aidés par une belle agent-double, ils vont faire face au terrible colonel Müller qu’incarne avec sa démesure habituelle le grand Klaus Kinski.

Outre certains morceaux musicaux qui évoquent La septième compagnie, il se trouve que le commando a des méthodes assez spéciales pour opérer, notamment en utilisant un trampoline (!) et des balles de base-ball lancées à toute force. Du coup, sans être constamment drôles, les aventures de ce commando évoquent plus celles des Pieds nickelés que celles des soldats du cinéma de guerre « classique ». Le récit est parsemé de petits gags (des liquettes trop petites qui se déchirent) qui le rendent plaisant même si, globalement, l’œuvre s’avère un peu brouillonne (la conduite du récit est parfois un peu flottante, comme c’est souvent le cas dans le cinéma d’exploitation).

Les amateurs ne craignant pas certains poncifs seront sensibles au charme des comédiens qui semblent bien s’amuser, que ce soit Gianni Garko dans la désinvolture et Klaus Kinski dans la férocité glaciale. La petite touche de cruauté qu’apporte l’acteur au film lui donne parfois des reflets étonnamment noirs. Et c’est ce léger condiment qui finit par forcer l’intérêt du spectateur…

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Deux salopards en enfer (1969) de Tonino Ricci avec Klaus Kinski, George Hilton, Ray Saunders

Cinq en enfer (1969) de Gianfranco Parolini avec Gianni Garko, Klaus Kinski

Éditions Artus Films

Sortie en DVD le 2 juin 2015

A propos de Vincent ROUSSEL

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