Thomas Vinterberg – “Loin de la foule déchaînée”

On peut s’étonner de voir Thomas Vinterberg, auteur du sulfureux Festen sorti en 1998, s’attaquer à l’adaptation d’un classique de la littérature victorienne : Loin de la Foule déchainée, écrit en 1874. Vinterberg s’en explique et déclare avoir voulu faire connaître Thomas Hardy, dont l’œuvre a été bien peu adaptée à l’écran, à la différence de celles de Jane Austen ou des sœurs Brontë. Si le regard accusateur du romancier sur la société de son temps et l’accueil alors très mitigé de Loin de la foule déchaînée ne sont certainement pas pour rien dans l’intérêt porté par le cinéaste à cette œuvre, Vinterberg réussit-il pour autant à en rendre toute la richesse et la violence sarcastique ?

Loin de la foule déchaînée raconte le combat d’une jeune femme accomplie de la classe moyenne, qui, ayant hérité de la ferme de son oncle et s’étant établie à la tête de l’exploitation agricole, va devoir lutter contre les préjugés de ses contemporains. La fougueuse Bethsabée Everdene (Bathsheba en anglais) va déchaîner les passions autour d’elle et bouleverser le destin de trois hommes que tout oppose : Gabriel Oaks, berger loyal mais ruiné, William Boldwood, riche fermier à la sexualité refoulée, à la fois austère et ardent, et le sergent Troy, aristocrate déchu, sorte de Don Juan de province et voyou sans scrupules.

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© 2015 Twentieth Century Fox

Thomas Vinterberg a respecté le texte du roman dont il a repris les dialogues sans les modifier. Pour le plus grand bonheur des lecteurs de Hardy, la prose de Loin de la foule déchaînée résonne à leurs oreilles et la vivacité des échanges entre les personnages est rendue dans toute son authenticité. Le réalisateur se plaît d’ailleurs à dire que, pendant le tournage, les acteurs avaient continuellement le script dans une main et le roman dans l’autre. Ainsi, la scène pittoresque de noces campagnardes  retranscrit à merveille l’atmosphère joyeuse et folklorique du mariage de l’héroïne avec le sergent Troy, leur insouciance et leurs danses endiablées.  On ne peut qu’applaudir au choix de la ravissante Carey Mulligan en héroïne déterminée, déchirée entre son tempérament audacieux et la vulnérabilité de sa jeunesse. Le jeu bourru et retenu de Matthias Schoenarts dans le rôle de Gabriel Oaks contraste avec la désinvolture piquante de Tom Sturridge dans celui du sergent Troy. Quant au personnage de Boldwood, il est campé de manière tout aussi éloquente par un Michael Sheen à fleur de peau. Vinterberg magnifie les paysages bucoliques du Wessex, région mythique recréée par Hardy, parcourant l’ensemble de ses romans, de Tess d’Uberville à Jude l’Obscur, et qui correspond au sud-ouest de l’Angleterre. Pourtant, comme s’il ne croyait pas à la puissance du silence et du bruissement, il préfère souligner les panoramas grandioses par l’omniprésence de la musique de Craig Armstrong au lyrisme inoffensif. On aurait espéré pour Thomas Hardy autre chose que du “joli”.

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© 2015 Twentieth Century Fox

Thomas Vinterberg est davantage resté fidèle à la lettre qu’à l’esprit du roman. Le réalisateur ne parvient pas à rendre la complexité des personnages, gomme les subtiles variations de ton du roman de Thomas Hardy pour en faire une romance sentimentale. Le scénariste du film dit avoir souhaité se distinguer de la version de Loin de la foule déchainée de John Schlesinger (1967) qui faisait de Troy un personnage central et a pour cela placé la figure de Gabriel Oaks au cœur du film. Or si c’est sur ce berger charitable que s’ouvre le roman de Thomas Hardy, ce dernier en proposait un portrait ironique et subtilement moqueur, ce que le film aplanit complètement. Surtout, Bethsabée est la véritable héroïne de Loin de la foule déchaînée et chez Vinterberg, la mise en valeur de Gabriel Oaks se fait aux dépens du personnage féminin, insuffisamment creusé et proche du cliché. Le réalisateur passe à côté de cette psyché féminine qui confère aux romans de Thomas Hardy toute leur modernité. En faisant parler en voix off l’héroïne au début du film, le réalisateur danois a certainement cherché à conférer une subjectivité au personnage féminin et à traduire sa farouche volonté d’indépendance. Pourtant, ce procédé ne suffit pas à retranscrire les tourments de Bethsabée et sa liberté revendiquée, elle qui transgresse les codes sociaux et se voit montrée du doigt par les représentants de la morale. De même, en créant de toute pièce l’épisode du mariage manqué de Troy avec Fanny, Vinterberg fait du sergent une figure d’homme blessé, émouvante et pitoyable, bien loin du personnage lâche et volage dépeint par Hardy. La fin du film, plus problématique encore, paraît symptomatique de l’échec de l’adaptation : elle gauchit les intentions du romancier, décidé à rompre avec les « happy endings » pour privilégier une certaine indétermination, une relative abstention. Plus gênant, le regard terriblement ironique de l’auteur de Loin de la Foule déchaînée disparaît complètement du film : la noirceur désabusée avec laquelle le narrateur traite son intrigue et les relations entre ses personnages est évacuée au profit d’une simplification regrettable.

Thomas Hardy n’a jamais été un auteur poli. Or, la direction photo a beau être agréable et plaisante, on regrette qu’elle soit si lisse. Par moments, elle parvient pourtant à retranscrire l’importance de l’enracinement de l’homme à l’espace et le mysticisme de la nature présent chez l’auteur. Les variations de la lumière et les couleurs intenses des paysages au fil des saisons rendent justice aux descriptions du romancier et à son sens de la nature, issu de la génération romantique. A ce titre, une des plus belles scènes du film est celle du premier baiser de Bethsabée et du sergent Troy dans les sous-bois. Le cadre naturel, constitué d’immenses fougères qui emprisonnent le couple dans un cocon vert et brumeux, et sur lequel se détache l’uniforme rouge du soldat, met enfin à nu la pulsion sexuelle des jeunes gens, et par cela même, expose une ambiguïté et une tension quasi absentes jusqu’alors. Tout ce qu’aurait dû être Loin de la foule déchainée est là, tout ce qu’aurait dû exprimer le personnage de Bethsabée, en quête d’indépendance, d’affranchissement, et mise face à face avec ses appels les plus intimes a l’heure où il est encore interdit à la femme d’être libre et d’éprouver son corps. Au-delà de la beauté de la séquence, c’est également dans cette poésie visuelle chargée d’érotisme que Thomas Vinterberg traduit le plus fidèlement le symbolisme de Hardy, rappelant au passage la superbe adaptation du roman de D. H. Lawrence par Pascale Ferran en 2006, L’amant de Lady Chaterley.

© 2015 Twentieth Century Fox

© 2015 Twentieth Century Fox

Thomas Vinterberg n’est pas le premier à se heurter à l’immense difficulté de l’adaptation d’une œuvre littéraire, compliquée par la nature polyphonique et foisonnante de Loin de la foule déchaînée. On se souvient que Chabrol avait lui aussi échoué à proposer une adaptation satisfaisante de Madame Bovary, roman qui entretient plus d’une ressemblance avec celui de Hardy, tant dans sa tonalité sarcastique que dans le paradoxe d’un personnage féminin au tempérament viril. Cette adaptation un peu fade ne rend finalement pas service au matériau d’origine  : en gommant ses aspérités, elle l’identifie à une forme de romantisme académique, loin de Thomas Hardy. Espérons au moins que le film de Thomas Vinterberg donnera envie au spectateur de redécouvrir le chef-d’œuvre de Hardy dont la poésie, le féminisme précurseur et les vues iconoclastes méritent certainement qu’on s’y arrête.

A propos de Sophie Yavari

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