L’explosion de la « nouvelle vague du cinéma sud-coréen » peut se dater en deux temps : celui des premiers gros succès au niveau local lors du début des années 2000 (comme nous le rappelions brièvement en préambule de notre récente chronique sur JSA (Joint Security Area) ), puis la révélation sur la scène internationale de plusieurs cinéastes appelés à devenir des acteurs majeurs du cinéma contemporain. À ce titre, on peut considérer l’année 2004 comme charnière, celle-ci étant marquée par les sorties françaises à quelques mois d’intervalles de trois œuvres essentielles : Old Boy de Park Chan-wook, Deux sœurs de Kim Jee-woon et celui sur lequel nous allons nous attarder, Memories of Murder. Ce dernier, fut restauré et repris en salles l’été dernier soit 13 ans après sa sortie initiale, par les soins toujours avisés de La Rabbia. Une ressortie qui était autant l’opportunité de revoir dans des conditions optimales un classique contemporain que de graver dans le marbre un statut précocement mais légitimement acquis. Un an plus tard, le précieux distributeur continue de mettre à l’honneur le deuxième long-métrage de Bong Joon-ho, avec pas moins de trois éditions vidéos et la parution au mois de décembre d’un ouvrage signé Stéphane Du Mesnildot, Memories of Murder, l’enquête, consacré à la genèse et la création du film. Bong Joon-ho est âgé de 30 ans lorsque sort sur les écrans sud-coréens, Barking Dog, sa première réalisation et si le film ne connaît pas un véritable succès, il révèle déjà un cinéaste prometteur. 4 mois à peine après la sortie de ce coup d’essai, il se lance dans l’écriture de Memories of Murder. À l’origine, le fait divers sordide du premier serial killer ayant sévi en Corée du Sud, qui à l’instar du tueur du Zodiaque – donnant lieu en 2007 à un chef-d’œuvre signé David Fincher – n’a jamais été identifié ni arrêté. Le déclic, et le désir d’embraser cette matière vient pour le réalisateur avec la découverte d’une pièce de théâtre – dont il reprendra d’ailleurs certains membres de la distribution – Come and see me de Kim Kwang-rim, consacrée à l’affaire, le décidant alors à mener un fastidieux travail d’enquête et de recherches avant de se consacrer une année durant à la rédaction du scénario en compagnie de Shim Song-bo, réalisateur en 2014 de Sea Fog. Le film nous plonge en 1986, dans la province de Gyunggi, lorsque le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, de nouveaux crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n’a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d’actes commis par un serial killer grandit de jour en jour. Une unité spéciale de la police est alors mise en place afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d’un policier local, Park Doo-man (Song Kang-ho) et d’un détective, Seo Tae-yoon (Kim Sang-kyeong) spécialement dépêché de Séoul. Devant l’absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute…

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« J’ai une relation complexe à ce qu’on appelle « le film de genre ». J’adore tout autant que je déteste. Je ressens une excitation à faire frissonner le public avec mais j’essaie en même temps de trahir ou de détruire ce que l’on espère y trouver. » Bong Joon ho

Le prologue de Memories of Murder constitue un trompe-l’œil quant à la tonalité générale, l’atmosphère dans laquelle va baigner le récit (notamment ses motifs les plus obsédants) tout en disséminant divers indices sur la nature profonde du film. Son premier plan nous montre un enfant – possible avatar du réalisateur, ce dernier ayant été à peine plus âgé au moments des faits – au milieu d’un champs de blé attrapant un criquet avant de laisser apparaître l’étendue du décor. On découvre une campagne paisible et ensoleillée où la chaleur est palpable alors même que la fin de l’automne approche. Des enfants y jouent en toute insouciance, tandis que les notes de musique accompagnant les images inspirent un immédiat sentiment de mélancolie, troublant la douceur apparente de l’instant. Lorsqu’arrive Park Doo-man, la découverte du premier cadavre provoque à la fois l’effroi et l’incrédulité, pour le protagoniste mais également pour le spectateur. Un corps recouvert d’insectes montré furtivement avant que l’enfant sur lequel nous étions focalisé quelque secondes plus tôt, ne commence à se moquer innocemment du policier, parasitant ainsi la scène de crime, distillant un humour naïf en décalage avec l’horreur de la situation. Cette façon de rompre d’entrée de jeu avec les codes du genre et les attentes pour mieux les détourner, suggère la volonté du metteur en scène de se démarquer non pas par l’originalité de son postulat mais par un traitement, une approche singulière. Dans la foulée, le générique voit se multiplier les interrogatoires dans une esthétique à dominante gris-vert où la gravité des événements est régulièrement contrebalancée par les questions et remarques insolites d’un policier qui semble déjà dépassé par l’enquête qu’il a en charge, impression rapidement confirmée par la suite du long-métrage.

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De cette investigation longue – elle s’étale sur plusieurs années – et sinueuse, résulte un polar dense et haletant, où le suspens naît davantage de l’irrésolution de l’enquête, de son caractère inachevé, que de son déroulé, quand sa richesse émane des multiples ruptures de tons qui se confrontent et se confondent, des individualités qui se côtoient et s’affrontent. La maestria avec laquelle Bong Joon-ho jongle avec les registres tient moins de l’exercice de style que d’un désir tangible de retranscrire des enjeux complexes en les abordant par le prisme humain. Référons-nous à l’entrée en scène du détective Seo Tae-yoon, ce dernier, perdu, demande sa direction à une passante, laquelle prend tout de suite peur en le voyant, bien qu’il tente de la rassurer, Park Doo-man l’assimilant à un suspect potentiel surgit pour le stopper en lui infligeant un improbable drop-kick – coup de pied « kamikaze » provocant instantanément l’hilarité – pendant que la jeune femme prend la fuite… Au sein d’une même séquence coexistent plusieurs sensations en apparence contradictoires, traduisant chacune les ressentis des différents protagonistes à l’écran, oscillant entre l’inquiétude, l’incrédulité et une forme de désespoir. Cette première rencontre électrique entre deux personnages appelés à travailler ensemble, aux méthodes et tempéraments bien distincts, laisse présager un véritable choc culturel. Il s’agit là encore d’une fausse piste, en effet à mesure que le récit progresse, comme contaminés par la même obsession, l’empathie se voit décuplée et le fossé qui semble initialement les séparer tend à se réduire à peau de chagrin. Leurs mues respectives rendent certains de leurs comportements – et avec les péripéties – de plus en plus imprévisibles, comme si chacun n’avait cessé d’influer sur l’autre, au point de l’être devenu. Cette lente transformation des héros épouse l’humeur d’un film d’abord marqué par une forme d’insouciance avant que celle-ci ne laisse peu à peu émerger une tristesse profonde, qui s’avérera profondément bouleversante dans ses ultimes minutes.

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Adolescent à l’époque des faits, Bong Joon-ho saisit dans cette matière la possibilité d’ausculter l’Histoire de son pays et une partie de son histoire intime, par le biais du genre. Il est moins question pour le cinéaste de désigner un éventuel coupable que de s’interroger et chercher à comprendre les raisons qui ont permis à l’auteur des crimes dépeints de s’en tirer. Les hypothèses sont nombreuses, et paraissent devoir moins à l’intelligence supposée du meurtrier qu’au climat déréglé, instable qui règne dans une Corée du Sud alors en période de transition vers la démocratie. Des scènes de crimes régulièrement sabordées aux bavures policières abondantes dont les préjudices ne sont jamais réparés – si ce n’est en offrant une paire de baskets de marque contrefaite – on prend vite la mesure du mélange dévastateur d’incompétence, d’arrogance et d’impunité toute puissante dans lequel se déroule l’enquête, sans parler des fausses pistes, arrestations aléatoires et intuitions absurdes qui achèvent de faire faire un temps précieux. Un manque de moyens rédhibitoire – où les renforts potentiels sont réquisitionnés pour contenir des manifestants s’opposant au régime – et un retard technologique des plus problématiques – lorsqu’il avère nécessaire d’envoyer des tests ADN aux États-Unis pour les faire analyser – finissent d’enfoncer le clou dans le champ de défaillances structurelles d’un pays pas encore préparé aux changements qui l’attendent, dans l’incapacité de gérer une situation inédite. Enfin, si le cinéaste n’élude en aucune façon le caractère sordide des meurtres, il se refuse à les montrer frontalement à l’écran, préférant mettre en lumière des violences « normalisées », légales, qu’il s’agisse d’interrogatoires musclés faisant fi de toute forme de déontologie ou d’humanité voire même lors d’une courte séquence lorsque des manifestants sont brutalement réprimés par les autorités. Il en résulte la sensation effrayante, que le monstre qui sévit est avant tout une conséquence directe, un pur produit, du système dans lequel il évolue…

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Brillamment interprété, méticuleusement écrit et mis en scène avec une virtuosité discrète mais bien réelle, Memories of Murder s’inscrit dans les veines des très grands thriller pour mieux s’en distinguer, trouver sa propre voie et devenir à son tour une référence. Disponible en trois éditions : DVD, combo Blu-Ray/DVD/Livret ainsi que dans un superbe un superbe coffret en tirage limité (2500 exemplaires) amené à faire date – dans la lignée de celui proposé il y a trois ans par le même éditeur, La Rabbia, pour Sorcerer – contenant en plus des DVD/Blu-Ray et livret, une reproduction intégrale du storyboard traduit en français. On retrouve plus de deux heures et vingt minutes de suppléments parmi lesquels le passionnant Memories : Retour sur les lieux du crime. Ce document de plus d’une heure réalisé spécialement pour ces nouvelles éditions, s’avère aussi captivant qu’en accord avec l’essence même du long-métrage. En allant sonder 15 ans après le tournage différents acteurs clés dans la conception du long-métrage, à commencer par son metteur en scène, peu avare en anecdotes de tournage, d’écriture, mais aussi en confidences comme lorsqu’il dit à propos de Memories of Murder : « J’ai l’impression que plus le temps passe plus il y a de distance, on dirait le film de quelqu’un d’autre ». Revisiter la mémoire du tournage du film, son histoire comme pour mieux la préserver, éviter qu’elle ne tombe dans l’oubli, épouse l’un des ambitieux desseins d’une œuvre dont on a pas fini de chanter les louanges, percer les mystères et disséquer les moindres recoins.

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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