Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Chang Hyae Jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-sik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) vivent intégralement dans un sous-sol, dont les fenêtres attenantes au plafond donnent sur le bitume de la rue. Le frère et la sœur n’ont pas pu étudier à la faculté. Tous les quatre sont sans emploi, mais, ensemble, ils se serrent les coudes et plient des boites de pizza pour subvenir à leurs besoins. Sur les recommandations de son ami Min (Seo Joon Park) dont le cursus universitaire l’oblige à quitter la ville, l’empêchant ainsi de dispenser ses cours particuliers, Ki-woo réussit à se faire embaucher par madame Park (Cho Yeo-jeong) comme nouveau professeur d’anglais auprès de Da-ye (Jung Ziso), la fille de la famille Park.

Suite aux confidences de la mère de sa nouvelle élève qui aimerait enfin trouver une personne qualifiée digne du génie artistique de son jeune fils Da-song (Jung Hyeon-jun), Ki-woo vante les qualités d’une étudiante, mais sans dire qu’il s’agit de sa sœur Ki-jung. Au contact de ce milieu aisé, les stratagèmes se succèdent pour parvenir à faire engager Ki-taek, puis sa femme. Les Park ont donc quatre nouveaux employés, sans se douter une seconde de leurs liens de parenté.

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Dès la première scène, le talent de Bong Joon-ho est là, et perdurera. Si le premier plan, osé, de Toni Erdmann de Maren Ade s’ouvrait sur les poubelles dans le jardin du père, celui de Parasite montre en plan fixe durant vingt-cinq secondes des poubelles de rue, vues depuis le salon, par la fenêtre, avec au premier plan des chaussettes qui sèchent. Puis nous plongeons pour découvrir le foyer qui se réveille, avec le fils qui découvre la perte de la connexion wifi de la voisine, qui l’a maintenant sécurisée. Sans s’attarder sur le canapé où a dormi Ki-woo, la caméra le suit dans sa quête d’un nouvel accès wifi : la famille entière fait bloc pour palier cette déconvenue matinale, « avoir un plan ». Un problème finalement vite résolu en se perchant accroupis en haut d’un escalier, dans la salle de bain, pour se coller aux W.C. sous le toit. Sans mise en scène tape-à-l’œil, sans dialogue téléphoné, deux minutes et six secondes (dont vingt-six secondes de la vue sur la rue) ont suffi pour suggérer que la précarité n’a pas toujours été leur quotidien, – comme le laissent supposer la photo et la médaille olympique de la mère –, et aussi pour souligner que la solidarité et la débrouillardise priment dans cette tribu où aucun membre ne se plaint de la petitesse et de l’incongruité de l’habitation – comme dans Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda –, même si cela leur fait prendre des positions les plus inconfortablement drôles.

La privation d’internet gratuit se fait sans dialogue, sans un échange entre la voisine et eux. Elle est subie. De la même manière, Ki-taek éjecte le cafard de la table, et lui et son fils s’assureront à grand coup de seaux d’eau que la personne alcoolisée qui urine sous leurs fenêtres ne reviendra plus.

Parasite 1

DR : The Jokers / Les Bookmakers

La famille de Ki-taek et les Park n’ont rien en commun et n’auraient jamais dû se croiser, malgré la proximité de leur résidence : dans la partie basse de la ville, la première vit dans un sous-sol, où Min, l’ami de Ki-woo, peut débarquer à l’improviste dans le salon, alors que la demeure des seconds domine sur les hauteurs, avec une reconnaissance à l’interphone pour que la porte s’ouvre à peine. À l’exiguïté de son entresol où Ki-woo n’a pas de chambre s’oppose la luxueuse demeure de son élève, aux grandes baies vitrées, conçue par un architecte qui l’a habitée avant de déménager. À travers cette Corée du Sud à deux vitesses, qui n’a rien de caricaturale, Bong Joon-ho aborde deux thématiques qui lui sont chères : la préservation de l’unité familiale, que l’on retrouve dans Memories of Murder, The Host, Mother, Snowpiercer et Okja, et la lutte des classes, souvent en filigrane au début de sa carrière, puis de plus en plus appuyée. Chacun marque son territoire, le sécurise, quel que soit son rang, même entre voisins du même quartier.

Si Ki-taek, sa femme et ses deux enfants sont proches des Park, ces derniers les considèrent-ils comme des nouveaux membres de la famille ? L’affiche suggérerait une réponse affirmative en les montrant tous les huit posant pour un portrait de famille, mais, ils restent au service des Park et il est fondamental de ne pas franchir la limite employeurs/employés. Les côtoyer, partager leurs secrets, apprécier de travailler pour eux, envier leur situation, mais toujours rester à sa place, comme le traitait aussi Burning de Lee Chang-Dong. Les Park les paient pour avoir leurs prestations, mais chacun des quatre salariés les manipulent pour se rendre indispensables, s’arrangent pour donner aux patrons le beau rôle afin de parvenir encore mieux à leurs fins. Se fondre dans le décor de leur maison jusqu’à se faire oublier. Accepter même de changer de prénom, parce qu’un professeur d’anglais qui s’appelle Kevin, ça sonne mieux que Ki-woo.

Dans le film Running on Empty (A bout de course) de Sidney Lumet, la fille du professeur de musique confie à River Phoenix : « Ma mère est très gentille. Elle ne fait jamais rien de mal ou de mesquin. Elle donne même ses vieux vêtements à la bonne, mais elle ne veut pas vraiment la connaître. En 10 ans, elle n’a même pas vu le mari de Betty. Il attend dans la voiture quand il passe la prendre. ». L’humour simple et ravageur du cinéaste transforme cette idée en « la mère est un peu simplette, mais tu verras…. c’est quelqu’un de bien ».

Si Ki-taek avait « un plan » pour introduire naturellement sa famille chez les Park, reste l’imprévisible avec lequel il faut toujours composer, se réajuster, improviser. Et là encore apparaissent deux éléments reconnaissables des films de Bong Joon-ho : la maladresse et la pluie. Si la pluie est séparatrice chez Béla Tarr, aphrodisiaque chez Woody Allen, elle est un point de bascule pour le réalisateur coréen ; celle de Parasite est un véritable déluge dévastateur sur la narration et sur les personnages. Quant aux maladresses, elles déclencheront une suite d’imprévus qui n’auront jamais aussi bien porté leur nom pour le spectateur : chaque scène est stupéfiante, de par ses répercussions sur les personnages, et dans le sens du cadrage avec les panoramiques où sa caméra virevolte dans l’intégralité de l’espace de cette maison d’architecte. Les escaliers sont un formidable terrain de jeu pour Bong Joon-ho, même en extérieur.

Une autre marque de fabrique du cinéaste est le mélange des genres et des tons. Ne déclarait-il pas sur la Croisette [1] :

« Personnellement, je me considère comme un réalisateur de films de genre mais je n’aime pas et ne veut pas suivre les codes classiques des films de genre. C’est cette rupture dans les codes et les ajouts de nuances coréennes qui créent ma touche personnelle et aussi mes émotions un peu perverses qui donnent ce côté bizarre à mes films. »

Bong Joon-ho s’amuse à faire dialoguer comédie, drame et horreur au fil de sa narration, avec une élégance d’une joliesse rare. Mieux encore : au cours d’une même scène, le burlesque atténue toujours la part d’ombre ou de cruauté du quotidien (mention spéciale ici au petit chien avec la brochette du barbecue). Cette fluidité est d’autant plus facile que les acteurs sont tous convaincants, quel que soit le registre. Quel plaisir de retrouver Song Kang-ho dont le talent est une nouvelle fois confirmé !

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En plus de la préservation de l’unité familiale, la lutte des classes, la maladresse, la pluie, le mélange de genre et de ton déjà mentionnés, se retrouvent également ici les habituels clins d’œil du cinéaste à l’histoire des deux Corée (l’imitation de la présentatrice, la construction même de cette colossale maison), et aux références états-uniennes (le capitalisme, le choix du vocabulaire, la passion pour les cow-boys et les Indiens) et la monstruosités…
Huis clos d’une incroyable richesse, constamment surprenant et extrêmement fluide, Parasite est une féroce critique sociale sur l’incapacité des individus à coexister, quelle que soit leur classe. Une magnifique Palme d’Or !

[1] : Retranscription de la vidéo Le pitch du film avec Bong Joon-ho, Canal+.

A propos de Carine TRENTEUN

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