Vera Chytilová – "Les Petites Marguerites" (1966, reprise)

Interdite de travail pendant huit ans au lendemain du Printemps de Prague, la réalisatrice Vera Chytilová a vu en quelque sorte les ailes de son envol brutalement coupées. Cette figure de la « Nouvelle Vague » tchèque, plus radicale que son confrère Milos Forman, n’avait pas pu se résoudre à l’exil comme l’auteur des Amours d’une Blonde (dont le cinéma était sans doute plus malléable à d’autres systèmes de production).

En tenant à garder son intégrité et en ne se donnant pas l’air de fuir les difficultés de son pays, Chytilová a fait passer la dimension politique avant le reste et sacrifié un peu de postérité artistique. Les Petites Marguerites reste néanmoins sans doute son film le plus connu, de par l’aspect décapant qu’il a pu représenter à l’époque que par le mini-culte qui l’entoure. La réalisatrice fait peu cas ici de conventions narratives, mais elle donne pourtant plusieurs strates progressives de lectures à son œuvre. Après un grand éclat anarchiste et libertaire, elle plonge en effet son exercice de déconstruction dans un versant de plus en plus pessimiste et frustrant : les deux héroïnes sombrent progressivement dans un univers désincarné où leurs gestes ont un impact de plus en plus vide : la fuite de l’ennui et de la lassitude se révélant au fond sans issue. Avant de s’achever sur une dernière tentative de reconstruction pathétique qui rend encore peut-être plus dur la critique sociale que tout le vent de folie qui a précédé : mine de rien Chytilová a mis à nu dans cette virée un certain nombre de stigmates sociaux réduits en automatismes. Les deux héroïnes pétillantes ne sont plus dans leur imitation finale de conformisme que des silhouettes de papier quasi robotisées
Il est difficile de juger définitivement le message politique du film avec cet aspect très noir et poétique. Si elles défient la société, les deux personnages ne s’enferment-elles pas toute seules aussi dans un nihilisme assez vain et démoniaque ?  La dédicace finale est assez savoureuse : Ce film est dédié à tous ceux qui ne s’indignent que de la salade piétinée.Peut-être est-ce en soit plus fort que les inserts sur des images d’archives guerrières qui parcourent aussi l’ensemble : Les Petites Marguerites peut se voir surtout comme un cri de liberté qui  assez désespéré et cruel, où la modernité ne peut pas vraiment se fondre dans un modèle de future bourgeoisie tend elle s’y révèle étouffée … et finalement précieuse. Comme deux toons de Tex Avery, Marie 1 et Marie 2 détonnent la morosité ambiante, se moquent de leurs rencontres masculines toutes représentantes d’aspects sociaux guindés, s’exprimant ainsi comme un élan féminin libératoire et pulsionnel.
Souvent comparé à Godard, Les Petites Marguerites s’apparente souvent plus à un véritable film pop, aussi bien par son premier degrés, (celui d’un Richard Lester où les délire d’un The Party), qu’à son versant Warholien, fait de récupérations d’esthétiques et de déconstructions : le slapstick du cinéma muet est particulièrement à l’honneur dans les gestes et le rythme, aussi bien que la figure du cartoon. On peut même voir dans ces découpages et collages tout un pan de l’animation tchèque pointer son nez. Au-delà de ces considérations, la réalisatrice possède un vrai sens du cadre et les séquences en couleurs sont plastiquement à tomber.
Le problème aujourd’hui avec le film c’est qu’on aura peut-être parfois un peu de mal à trouver une vraie cohérence à l’ensemble, et que son aspect improvisé donne parfois trop un goût d’aléatoire et de gratuité à certaines de ses expérimentations, en particulier dans les filtres et la narration… Il est un peu difficile de cerner des ambitions esthétiques claires dans les recherches de Chytilová.  Les dialogues versent également parfois dans la logorrhée un peu répétitive. Mais le film a le mérite de ne durer que 72 minutes, de quoi profiter quand même de l’incroyable poussée de liberté qu’il exprime encore, et de continuer à en faire un témoin incontournable de son époque. Il ne faut à ce titre sans doute pas toujours chercher à analyser l’œuvre, mais à essayer de la vivre dans ce qu’elle nous touche encore d’anticonformisme et de tristesse.

 

Reprise cinéma ce 27 novembre

A propos de Guillaume BRYON

Laisser un commentaire