Vera Chytilová – "Les Petites Marguerites" (1966, reprise)

[Réédit à l’occasion de la ressortie du film en copie restaurée de l’article paru en novembre 2013 ]

Interdite de travail pendant huit ans au lendemain du Printemps de Prague, la réalisatrice Vera Chytilová a vu en quelque sorte les ailes de son envol brutalement coupées. Cette figure de la « Nouvelle Vague » tchèque, plus radicale que son confrère Milos Forman, n’avait pas pu se résoudre à l’exil comme l’auteur des Amours d’une Blonde (dont le cinéma était sans doute plus malléable à d’autres systèmes de production).

En tenant à garder son intégrité et en ne se donnant pas l’air de fuir les difficultés de son pays, Chytilová a fait passer la dimension politique avant le reste et sacrifié un peu de postérité artistique. Les Petites Marguerites reste néanmoins sans doute son film le plus connu, de par l’aspect décapant qu’il a pu représenter à l’époque que par le mini-culte qui l’entoure. La réalisatrice fait peu cas ici de conventions narratives, mais elle donne pourtant plusieurs strates progressives de lecture à son œuvre. Après un grand éclat anarchiste et libertaire, elle plonge en effet son exercice de déconstruction dans un versant de plus en plus pessimiste et frustrant : les deux héroïnes sombrent progressivement dans un univers désincarné où leurs gestes ont un impact de plus en plus vide : la fuite de l’ennui et de la lassitude se révélant au fond sans issue. Avant de s’achever sur une dernière tentative de reconstruction pathétique qui rend encore peut-être plus dur la critique sociale que tout le vent de folie qui a précédé : mine de rien Chytilová a mis à nu dans cette virée un certain nombre de stigmates sociaux réduits en automatismes. Les deux héroïnes pétillantes ne sont plus dans leur imitation finale de conformisme que des silhouettes de papier quasi robotisées.
Il est difficile de juger définitivement le message politique du film avec cet aspect très noir et poétique. Si elles défient la société, les deux personnages ne s’enferment-elles pas toutes seules aussi dans un nihilisme assez vain et démoniaque ?  La dédicace finale est assez savoureuse : Ce film est dédié à tous ceux qui ne s’indignent que de la salade piétinée. Peut-être est-ce en soit plus fort que les inserts sur des images d’archives guerrières qui parcourent aussi l’ensemble : Les Petites Marguerites peut se voir surtout comme un cri de liberté assez désespéré et cruel, où la modernité ne peut pas vraiment se fondre dans un modèle de future bourgeoisie tend elle s’y révèle étouffée … et finalement précieuse. Comme deux toons de Tex Avery, Marie 1 et Marie 2 détonnent la morosité ambiante, se moquent de leurs rencontres masculines toutes représentantes d’aspects sociaux guindés, s’exprimant ainsi comme un élan féminin libératoire et pulsionnel.
Souvent comparé à Godard, Les Petites Marguerites s’apparente souvent plus à un véritable film pop, aussi bien par son premier degré, (celui d’un Richard Lester où les délires d’un The Party), qu’à son versant warholien, fait de récupérations d’esthétiques et de déconstruction : le slapstick du cinéma muet est particulièrement à l’honneur dans les gestes et le rythme, aussi bien que la figure du cartoon. On peut même voir dans ces découpages et collages tout un pan de l’animation tchèque pointer son nez. Au-delà de ces considérations, la réalisatrice possède un vrai sens du cadre et les séquences en couleurs sont plastiquement à tomber.
On aura peut-être parfois un peu de mal à trouver une vraie cohérence à l’ensemble, l’improvisation donnant parfois trop un goût d’aléatoire et de gratuité à certaines de ses expérimentations, en particulier dans les filtres et la narration… Les ambitions esthétiques de Chytilová restent parfois énigmatiques, et les dialogues plongent volontiers dans une logorrhée un peu répétitive. Mais le charme est aussi là, dans ce désir d’épouser le rythme du cœur plutôt que la recherche d’un équilibre ou d’une perfection. D’une durée d’à peine 72 minutes Les petites marguerites, nous fait toujours autant profiter du son souffle de liberté qu’il exprime encore et continue à en faire un témoin incontournable de son époque. Il ne faut à ce titre sans doute pas toujours chercher à analyser l’œuvre, mais s’y laisser glisser, essayer de la vivre dans ce qu’elle nous touche encore d’anticonformisme et de tristesse.

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A propos de Guillaume BRYON

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