L’exercice de la critique peut s’avérer très difficile car il se déploie parfois aux dépens d’objets que l’on a envie de défendre et qui ont visiblement été réalisés avec ferveur. D’un autre côté, il ne serait pas honnête pour les lecteurs de passer sous silence les éventuels défauts qui peuvent nuire à l’impression finale que laisse une œuvre.

Et c’est face à un cas de conscience de cet ordre que nous laisse le livre de Sébastien Monod consacré au comédien Montgomery Clift. Difficile, en effet, de ne pas constater le gros travail de synthèse effectué ici. Aux traditionnels éléments biographiques, l’auteur ajoute une impressionnante partie analytique en décortiquant les 17 films auxquels Clift a participé.

Mais avant d’aborder les réelles (et nombreuses) qualités de l’ouvrage, il faut également souligner les quelques défauts qui l’entachent parfois. Certains ne sont d’ailleurs pas forcément directement liés à l’auteur mais à une absence de relecture minutieuse. Le livre n’est pas exempt de coquilles (Wyler devient Wilder, on y évoque Gus van San) et même d’erreurs (on apprendra, par exemple, que James Cameron a réalisé Le Seigneur des anneaux !). D’autre part, une relecture plus pointilleuse aurait sans doute permis de débarrasser le texte de quelques lourdeurs stylistiques et autres scories (cette manière qu’à Monod, par exemple, d’énumérer pour chaque cinéaste évoqué une liste des récompenses et nominations obtenues aux Oscars et aux Golden Globes).

Le livre souffre également d’un problème de construction. L’ambition de Sébastien Monod est de mêler la vie et l’œuvre du comédien en fusionnant sa biographie à une importante partie « analyse filmique ». Pari louable et en partie tenu (nous y reviendrons) mais qui se heurte parfois à certains écueils. Tout d’abord, un côté un peu systématique dans l’approche des films : le résumé, une analyse, quelques anecdotes, un zoom sur l’importance de Clift dans le projet et sur les résultats de sa prestation à l’écran avant de terminer par la réception publique et critique de l’œuvre. En soi, cette formule n’a rien de choquant mais elle vire parfois au catalogue. D’autre part, les analyses sont parfois inégales. Si celles de La Rivière rouge (Hawks) et des Désaxés (Huston) sont remarquables, celle de La Loi du silence (Hitchcock) se révèle un peu plus faible, se contentant de compiler un ensemble de données déjà lues ailleurs (notamment dans le fameux Hitchcock/Truffaut). Ce parti-pris a aussi le défaut de parfois friser le hors-sujet (Monod aime bien les digressions et à trop vouloir être exhaustif, on a un peu le sentiment qu’il s’éloigne de son sujet : était-ce nécessaire, par exemple, de consacrer un paragraphe au remake de The Search par Hazanavicius dans un livre sur Clift ?) et de ne pas être exempt de certaines redondances puisqu’à chaque film, l’auteur nous sert le cocktail explosif homosexualité refoulée, alcool et drogue qui mina Clift tout au long de son existence.

Ces réserves posées et le lecteur prévenu, il faut également dire toutes les qualités de l’ouvrage et les raisons d’aller y jeter un œil. Tout d’abord, à l’heure où certains éditeurs proposent de petits essais sans bibliographie, sans index et sans réelle filmographie, Montgomery Clift : l’enfer du décor se distingue par son sérieux et son désir d’exhaustivité : près de 400 pages, une bibliographie imposante, de nombreuses notes de bas de page sont au menu de ce colossal travail de recherche et de synthèse.

Par ailleurs, qu’il s’adresse aux amateurs du comédien ou aux néophytes, le livre est une mine d’informations et éclaire avec brio la personnalité d’un homme qui influença par la suite les plus grands acteurs hollywoodiens (James Dean et Marlon Brando en premier lieu) mais dont la carrière sera malheureusement brisée en plein vol. Sébastien Monod cherche à éclairer la personnalité de l’acteur à la lueur des films qu’il a choisis (et de ceux qu’il a refusés aussi !).

Après un passage obligé par l’enfance (Montgomery Clift naît en 1920) et des rapports ambigus avec une mère tentant de lui offrir la meilleure éducation, l’auteur revient en détail sur ses débuts précoces au théâtre, sur la sensibilité de l’acteur et une homosexualité qu’il ne parviendra jamais à assumer dans le cadre très puritain de l’Amérique des années 50. Pour Monod, chaque film choisi par Monty Clift est révélateur de sa personnalité. A propos de sa prestation dans The Search (Les Anges marqués) de Fred Zinnemann, il écrit :

« Quand on prête attention à cette composition ainsi qu’à celle dans Red River, on constate que toutes les bases sont posées : la solitude, l’exclusion, la mise au ban de la société, la marginalité, la différence, l’idéal contrarié, la rébellion contre l’ordre établi…sont les thèmes qui vont jalonner sa filmographie. »

Même si j’ai évoqué quelques redondances, la démonstration est plutôt convaincante et à travers une œuvre relativement courte, jalonnée par quelques chefs-d’œuvre signés Hawks, Hitchcock et Mankiewicz, on suit avec beaucoup d’intérêt ce que certains ont appelé « le plus long suicide de l’histoire d’Hollywood ». Outre ses tourments liés à une sexualité tue et un certain penchant masochiste qui le fera tomber sous la coupe d’un homme dominateur et destructeur, Montgomery Clift verra son existence gâchée par l’alcoolisme, les pilules et un accident de voiture dont il ne se remettra quasiment jamais.

Monod revient consciencieusement sur son travail avec les grands metteurs en scène et les difficultés qu’il a pu rencontrer (le tournage houleux de Freud et ses conflits avec Huston). Le livre fourmille d’anecdotes et d’informations plus ou moins connues : le rôle décisif de sa « coach » Mira Rostova dans son approche du jeu, son amitié indéfectible avec Elizabeth Taylor qui lui sauva la vie, ses rapports délétères avec d’autres individus…

En annexes, l’auteur va même jusqu’à nous proposer un panorama très complet de la « descendance » de Clift qui a influencé aussi bien des musiciens (REM, les Clash) que des auteurs de BD ou des écrivains.

C’est dire si l’ouvrage réussit le pari de faire un tour d’horizon exhaustif de la vie et l’œuvre de Montgomery Clift. Si l’on passe outre les défauts évoqués plus haut, cette somme est tout à fait recommandable pour les fans de l’acteur ou ceux qui voudraient se familiariser avec une des étoiles filantes les plus attachantes de l’histoire du cinéma hollywoodien…

Montgomery Clift : l’enfer du décor (2017) de Sébastien Monod

Editions Lettmotif

ISBN : 978-2-36716-213-3

390 page – 39 €

A propos de Vincent ROUSSEL

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