Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n’est possible qu’à la condition de vivre sans public. Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai.
Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être
Au cinéma, comme en littérature, le mensonge est un formidable catalyseur narratif. Aussi dirions-nous qu’on fait rarement d’un « beau mensonge », une mauvaise histoire… Dans Rien sur Robert (Pascal Bonitzer, 1999), un critique de cinéma « installé », joué par Fabrice Luchini, voyait sa vie chamboulée par la rédaction d’un texte sur un film qu’il n’avait, en réalité, pas vu. Trente-cinq ans plus tôt, dans Personne ne rira, premier long-métrage du tchécoslovaque Hynek Bočan, l’assistant-professeur Klíma – également critique (d’art) – connait une mésaventure légèrement différente, donc assez semblable : il refuse de rédiger l’analyse d’une étude dont il avait vaguement promis à son auteur un article élogieux, sans l’avoir lu, et que sa lecture lui révèle brusquement la nullité ; pire, la certitude d’un papier incendiaire s’il venait à le publier. Dès lors, l’universitaire n’aura de cesse d’éviter l’auteur du texte, un certain Záturecký, repousser leur rencontre, afin de ne pas lui avouer la médiocrité de son travail, et par là, s’enfoncera à force d’omissions dans un gouffre infernal. Mais creusé par qui, ou par quoi ? Peut-être d’abord par un « environnement ». N’écrit-on jamais que pour être lu ? Autrement dit, faire valoir ou renforcer un statut vis-à-vis d’autrui, de confrères par exemple ? Si Klíma ne se résout à écrire ni un texte de complaisance, ni un texte à charge, c’est autant pour éviter une humiliation à son auteur dans un cas que par peur de se voir démasqué par ses collègues dans l’autre. Il faut pour cela reprendre la citation initiale de Kundera qui expliquerait cette attitude à choisir le mensonge, motivée par une obsession de l’image de soi, un désir de conformisme qui consiste à ne froisser personne et sans doute aussi une présomption de supériorité.

© Contre-jour Films
En effet, le professeur de ce film de 1965 nous est d’abord montré comme un dandy relativement satisfait de lui-même, jouissant d’un prestige symbolique auprès d’étudiants, d’artistes en recherche d’appui (son ami peintre), à défaut d’un grand capital financier – il vit dans un petit appartement des alentours de Prague. Il faut noter que la frivolité avec laquelle il traite au départ le « cas » Záturecký, fait directement suite à la réception d’une jolie somme perçue après la publication d’une étude saluée par ses pairs. C’est en compagnie de sa jeune maitresse Klára qu’il célèbre cette réussite. De quinze ans sa benjamine, Klíma a réussi à la convaincre de venir vivre avec lui. Il a promis à cette dernière une recommandation auprès d’une agence de mannequinat, mais comme pour celle faite à Záturecký, la mise en acte de cet engagement se fait attendre.
Si nous avons choisi d’illustrer notre texte par un renvoi à Kundera, c’est également parce que le film s’inspire d’une de ses premières nouvelles, publiée en Tchécoslovaquie au début des années 1960 (disponible en France, en traduction, dans le recueil Amours Risibles). Ce dernier avait d’ailleurs été le professeur de Bočan à l’université. Le réalisateur, 28 ans à peine à la sortie du film (il en a 87 à l’heure où nous écrivons ces lignes), est un des plus jeunes représentants de ladite « Nouvelle Vague tchèque » que le distributeur français Contre-Jour a choisi de mettre tout particulièrement à l’honneur dans son catalogue. On rappellera qu’il avait déjà sorti, l’an dernier, trois films de Věra Chytilová, elle-même camarade de Bočan à l’école de cinéma de Prague.

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Historiquement, et rétrospectivement, cette génération de cinéastes se caractérisa par son originalité esthétique, un goût pour un comique décalé-surréaliste, la force – surtout – de son « regard » porté sur une société soumise à un régime totalitaire étouffant. Personne ne rira, film plutôt méconnu par rapport à d’autres titres de cette période passés plus volontiers à la postérité, remplit pourtant tous les critères précédemment cités, tant il fourmille de qualités, de trouvailles (notamment visuelles), d’inventions vis-à-vis du texte de Kundera. Bočan se montre ainsi à l’aise dans des registres variés, issus tantôt du burlesque millimétré – bluffante reprise d’un jeu de cache-cache typique du vaudeville lorsque le personnage principal essaie de ses débarrasser du collant Záturecký dans un café en face de chez lui –, parfois de l’humour noir, voire du thriller à tendance paranoïaque.
L’un des motifs notables du commentaire assurément politique proposé par le réalisateur/scénariste concerne justement la surveillance, l’observation constante des uns par les autres et des autres par les uns – on en revient toujours à la citation initiale. La séquence d’ouverture décrit le trajet à pied, et sous une neige épaisse, de Klára s’approchant du domicile de Klíma. L’étroit chemin balisé, unique voie dégagée, comme dessiné à la craie sur le sol dans un magnifique plan en plongée totale, semble avoir été tracé pour l’offrir à la vue d’un voisinage à la bienveillance inquiétante (commerçants, concierge) systématiquement rivé à sa fenêtre, en attente du moindre faux pas pour se jeter sur le ou les « fautifs ». Le comportement atypique de Klíma ne tardera pas à leur en donner l’occasion. Toujours célibataire à trente-cinq ans passés et connu pour accueillir régulièrement de jeunes femmes chez lui, il est dès le départ l’objet d’une curiosité particulière, constitue (déjà) un suspect idéal. Dans la nouvelle, Kundera lui faisait dire que « Les murs sont en fait des glaces ». C’est en tirant les rideaux de l’appartement où elle finit par être recluse, que Klára peut enfin – de façon bien précaire, c’est entendu – trouver un peu de la liberté qu’on lui refuse en dehors. À l’extérieur, il faut aussi voir avec quel zèle les informations personnelles sont mises à la disposition de tous (l’adresse de Klíma que récupère assez facilement Záturecký).

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Ce qui dont le personnage principal est finalement « coupable », outre sa propension à une certaine lâcheté qui le voit accumuler une série de mensonges dont le dernier – vraiment énorme et lâche, celui-là – sera fatal à sa réputation, c’est d’un excès de légèreté. Quand bien le film en montre le caractère parfois presque héroïque. Car, dans cet univers oppressif, personne ne rit, personne ne peut rire sous peine d’être condamné ; le titre du film et de la nouvelle vient d’une remarque du recteur de l’université qui sermonne le professeur assistant à propos du supposé humour de ses combines et des conséquences auxquelles il s’expose. Dans son dernier acte, alors que les mœurs du Klíma sont passées au crible d’un procès populaire, le film bascule régulièrement dans l’effroi – la réunion du comité de voisinage qui se mue rapidement en tribunal. Ni les représentants du régime, ni les forces de l’ordre, n’ont d’ailleurs besoin d’intervenir et seront gardés très intelligemment hors champ par le scénario, dont l’éloquence se trouve aussi dans ce qu’il ne dit pas. On repensera au qualificatif de risible, traduit pour le titre du recueil de nouvelles de Kundera, à prendre dans une connotation secondaire, celle d’un ridicule qui tend vers l’absurde et l’inconfort. Plus grave encore, la véritable tragédie, dans ce portrait paradoxal d’un homme à la fois victime et rouage d’un système (et auprès duquel le film ne force jamais exagérément la sympathie), c’est qu’à partir d’un « petit » mensonge, Klíma perd bien plus que sa seule image de respectabilité, en fait l’amour de Klára dont il ne réalise l’importance, le manque et l’absence, à la hauteur de ses propres manquements antérieurs vis-à-vis d’elle, que bien trop tard. Malgré l’humour et la fantaisie, une fois le film terminé, le rire n’est plus vraiment de mise.

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Cette intéressante découverte nous donne très envie de creuser dans la filmographie de Hynek Bočan, dont l’essentiel de la carrière, à partir du milieu des années 1970 (soit la période postérieure aux évènements du Printemps de Prague), se passera à la télévision.
En salles à partir du mercredi 11 février 2026
Distribution : Contre-jour Films
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