Le festival Itinérances à Alès vient de lui consacrer un hommage. Rencontre fugitive avec une apparition, une artiste au sens noble du terme, qui depuis ses marges a laissé une empreinte unique sur cinq décennies de l’histoire du cinéma français. Loin des personnages que d’aucuns voudraient la voir interpréter, Edith Scob pétille d’intelligence et d’amour pour le beau cinéma et les maîtres de l’étrange. Sans avoir pu aborder l’ensemble de sa carrière, ni ses expériences au théâtre, on en retire néanmoins une belle leçon  de vie et elle illumine notre époque un peu triste de ses yeux cristallins, de ses rires et de ses élans. Beaucoup plus qu’un visage, qu’une voix ou une diction, simplement la rencontre la plus émouvante de cette édition 2017 !

Tout au long de votre carrière, vous avez interprété beaucoup de personnages étranges ou en rupture, en crise, comme récemment la mère d’Isabelle Huppert dans L’avenir de Mia Hansen-Love. C’était une volonté de votre part d’interpréter des personnages différents de ce qu’on propose habituellement au gros des acteurs ?
Non je ne crois pas, car on est prisonnier de ce qu’on est, de son corps, de ce qu’on a dans la tête. Je pense que j’étais une jeune fille un peu étrange, très repliée sur moi-même, anorexique, pas facilement sociable, et donc toutes ces choses qui m’empêchaient un peu de vivre ont fait bizarrement ma personnalité au cinéma et au théâtre, parce qu’ à cause de ça, on m’a donné des rôles toujours un peu marginaux, décalés. Une chose qui m’a tout à fait convenue parce que j’ai eu des beaux rôles. J’ai eu à défendre des choses très intéressantes, en travaillant aussi avec des gens très intéressants.

Vous avez tourné avec Georges Franju dès 1959 pour Les yeux sans visage. Comment vous a t-il choisie ?
En fait, moi je l’ai rencontré avant, à propos de son premier long-métrage La tête contre les murs  car il cherchait un personnage pour faire de la figuration dans une institution psychiatrique. Il y a avait des gens très mal dans leur peau, avec plein de tics, d’angoisses. Il cherchait une jeune fille mystique, une espèce de sainte. Il m’a choisie sur photo. Il y a une très belle scène qui se passe dans une église, avec toute cette galerie de personnages d’épouvante et parallèlement à ça, ce personnage très pur, cette enfant, une jeune fille qui chante.

EDITH SCOB, ACTRICE, PHOTOGRAPHIÉE AU FESTIVAL CINÉMA D'ALÈS ITINÉRANCES, MARS 2017 - ©Patrice Terraz/Signatures

EDITH SCOB, ACTRICE, PHOTOGRAPHIÉE AU FESTIVAL CINÉMA D’ALÈS ITINÉRANCES, MARS 2017 – ©Patrice Terraz/Signatures

Vous aviez environ vingt ans…
Oui, à peu près… Donc j’ai fait ce tout petit rôle, et pas que de la figuration car Franju a insisté : il a fait un gros plan, un plan américain et c’est devenu un personnage à part entière dans le film, même si c’était une chose très courte. Et un an plus tard, je reçois un coup de fil de Franju qui me propose de jouer le rôle féminin principal dans Les yeux sans visage, donc j’étais évidemment folle de joie ! ( rire ) Alors pour un personnage étrange, c’est un personnage étrange ! Parce que pour le premier rôle important que je fais, j’avais un masque sur la figure tout le temps, puisque dans l’histoire mon père est un chirurgien qui a provoqué un accident de voiture qui m’a défigurée complètement. Et comme c’est un chirurgien esthétique, il essaie pendant tout le film de me greffer d’autres visages et que cette greffe prenne pour que je retrouve mon visage d’origine. ( rire ) Et finalement, ça rate toujours !

Mais comment faire alors émerger cette « beauté secrète » que recherchait Franju ?
Franju, c’était un réalisateur que je connaissais déjà très bien, que j’admirais beaucoup pour ses courts-métrages absolument splendides. Il y a une thématique dans presque tous ses films, un espèce de goût de la violence, de l’horreur un peu terrifiant. Parallèlement à ça, il y a toujours un autre volet, qui est beaucoup plus éthéré et totalement poétique. Moi, j’appartenais à cette chose là…

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Votre façon de vous mouvoir donne justement un aspect spectral au personnage qui est complètement au diapason du film de Franju. Vous aviez été formée à ce travail du corps, que ce soit au théâtre ou au cinéma ?
Non, pas du tout du tout… J’avais pris quelques cours de théâtre mais assez classiques. Mais je crois que c’est cette situation très étrange dans laquelle je me trouvais, de ne pas avoir de visage, d’expression, d’avoir du mal à parler, parce que si je parlais, ( rire ) mon masque se décollait. Je ne pouvais pas non plus manger normalement et il fallait que je mange avec une paille, ( rires ) parce qu’on mettait trois heures à mettre mon masque et je ne pouvais pas l’enlever comme ça. Donc, de par l’histoire, j’étais déjà un personnage complètement à part et je me suis rendue compte que je ne pouvais m’exprimer que par des gestes et le corps, que c’était mon seul moyen d’expression. C’est une chose que j’ai faite sans m’en apercevoir et maintenant que je vois le film, j’y vois quelque chose qui n’est pas tout à fait naturaliste, un peu stylisé, mais que j’ai fait de façon totalement inconsciente.

Justement en revoyant le film j’étais fasciné par la manière dont vous utilisez vos mains, qui sont très longues, par la manière dont elles s’expriment. Ça c’est quelque chose que vous avez été amenée à réutiliser tout au long de votre carrière ?
Écoutez, je n’aime pas du tout me voir sur l’écran. Je vois le film une fois évidemment, quelques fois deux, mais je n’essaie jamais d’imiter ce que j’ai pu faire. Là encore, c’est quelque chose dont je n’ai absolument pas conscience ! (elle éclate de rire )

Vous êtes aussi très grande. Votre allure tient à la fois de la classe et de la grâce. Cet allure, ce port de tête, tout cela vous viendrait-il de ce fameux aïeul, général dans l’armée russe ?
( rire ) Ah mais mon grand-père, il n’était pas comme ça, parce qu’il était très carré. Il était général de l’armée blanche. Il y avait des photos de lui où il portait un nombre ahurissant de décorations. Mais c’était quelqu’un qui avait les pieds sur terre, une moustache et tout ça… ( elle rit sans arrêt ) Je ne pense pas que j’aie beaucoup de rapport avec lui ! Mais mon père, ou du côté de mes tantes, ils avaient pas mal d’allure physiquement. Alors peut-être qu’il y a un truc ou deux qui me sont restés… dans les gènes !

Edith Scob au festival Itinérances, Alès 2017, en compagnie d'Antoine Leclerc © Alix Fort

Edith Scob au festival Itinérances, Alès 2017, en compagnie d’Antoine Leclerc © Alix Fort

Dans l’hommage qui vous a été consacré par le festival Itinérances, on a pu voir La ligne de mire. Vous avez tourné avec pas mal d’autres cinéastes de la Nouvelle Vague. Vous avez accompagné les débuts de Pierre Kast, tourné deux films avec Jean-Daniel Pollet… Vous croiserez plus tard furtivement le chemin de Jacques Rivette. Quel était votre rapport avec ce cinéma qui émergeait à l’époque et est ce que selon vous il a apporté quelque chose au travail de l’acteur, par exemple par leur manière de tourner?
Je ne peux vraiment pas dire que j’ai fait partie de la Nouvelle Vague, parce que Franju était lui quelqu’un de complètement solitaire, très isolé et qui n’était pas toujours d’accord avec la Nouvelle Vague. Et la Nouvelle Vague n’était pas toujours d’accord avec les films que faisait Franju ! Jean-Daniel ne faisait pas non plus partie intégrante de la Nouvelle Vague mais il était très aimé. Chez lui, il y a des choses un peu improvisées, un scénario où il y a des marges de liberté, quelque chose d’apparenté !

Votre mari composait, je crois, de la musique sérielle. Il y a également à l’époque l’émergence du Nouveau Roman et Jean-Daniel Pollet était d’ailleurs assez proche de la revue Tel Quel. Sachant qu’ensuite vous vous êtes tournée vers le théâtre expérimental, est-ce que toutes ces différentes expériences et influences vous ont rapproché de l’univers de ces créateurs et de Pollet ?
Oui ! Avec Jean-Daniel Pollet, c’était très intéressant parce que le scénario était assez ouvert et avec des parties très improvisées. Ça, c’est une chose qui est très chère à la Nouvelle Vague. Mais Jean-Daniel a une position très personnelle, qui n’appartient qu’à lui, parce qu’il y a une rigueur dans sa façon de tourner et même dans le scénario, qui est très forte. Il était très proche de Philippe Sollers, de Tel Quel donc, et ils ont fait ensemble un film magnifique qui s’appelle Méditerranée, où Philippe Sollers fait le commentaire. Je pense qu’il a en effet été influencé par l’écriture du Nouveau Roman. On ne peut pas raconter une histoire comme on la racontait avant. On peut la couper, la disposer comme un puzzle et puis c’est au spectateur de se raconter l’histoire. Alors qu’aujourd’hui, on raconte TOUT ! Et le spectateur est totalement passif, alors que par exemple, dans La ligne de mire ( rire ), il y a vraiment du boulot pour le spectateur. ( rire )

La ligne de mire (1960) de Jean-Daniel Pollet

La ligne de mire (1960) de Jean-Daniel Pollet

Votre dernier rôle emblématique était aux côtés de Denis Lavant chez Léos Carax, personnage lui aussi secret du cinéma français. Dans Holy Motors, vous interprétez le personnage de Céline, le chauffeur de monsieur Oscar. Le film comporte en outre un hommage à Franju. Est-ce que vous avez eu l’impression de boucler une boucle dans cette famille poétique du cinéma français ?
Je suis tout à fait d’accord avec vous ! Que ce soit Franju ou Léos Carax, j’avais l’impression d’être en face de poètes. ( elle s’enflamme ) Et Léos, c’est vraiment un poète. Le film qu’il a fait est superbe, car c’est un vrai objet cinématographique et pas une histoire qu’on raconte ou qu’on met en images. C’est le cinéma qui suscite ça et… c’est très beau, c’est unique. Enfin, c’est un film que j’aime beaucoup beaucoup beaucoup… ( très émue )

Vous avez déclaré dans Télérama il y a une dizaine d’années qu’il fallait continuer à jouer, qu’il fallait tout interpréter et surtout, jouer sa propre mort. Avez-vous eu finalement l’occasion de le faire à l’écran ?
( mimique d’Edith Scob et rires ) Halala, quelle horreur ! Je le fais de plus en plus, on me propose des grabataires, des choses absolument épouvantables. ( elle éclate de rire ) Vraiment hein, vraiment… Il faut faire attention. ( rire ) Alors je choisis des choses qui me donnent envie de vivre, mais quand c’est vraiment juste « poubelle », c’est dur, parce qu’on montre les personnes âgées comme si c’était vraiment… comme s’il n’y avait plus rien !!

En tout cas, Edith Scob, vous pouvez en remontrer à beaucoup de jeunes actrices et vous n’avez rien à voir avec ces vieilles personnes grabataires qu’on vous demande de jouer au cinéma! J’imagine que vous avez envie de continuer encore longtemps sur scène et au cinéma ?
Ah absolument ! Si j’en ai la possibilité, tant que je ne suis pas malade, c’est mon oxygène ! ( rire )

« La ligne de mire » de Jean-Daniel Pollet en DVD chez Pom Films .

Entretien avec Pierre Audebert pour Culturopoing et Radio Escapades. Moyens techniques : Radio Escapades. Prise de son : Aïssa Deghilage. Remerciements Festival Itinérances, en particulier Julie Plantier, Julie Uski-Billieux et Eric Antolin. Photos: Patrice Terraz et  Alix Fort .

 

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