quoi-est-qui

 

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Quoi est qui ? est, après Ferme les yeux et vois ! , le deuxième volume des écrits d’Hitchcock publiés sous le titre original Hitchcock on Hitchcock. Sauf erreur, c’est aussi la première traduction française de ce recueil qui se présente comme le premier : un ensemble de textes divers, allant de la simple interview à la nouvelle en passant par des documents de travail, classés chronologiquement (de 1919 à 1978).

L’ensemble de ces deux volumes constitue désormais une somme impressionnante de 700 pages et on se sera donc pas étonné de constater parfois quelques redondances dans Quoi est qui ? .Tout au long de sa vie, Hitchcock a peaufiné la mise en scène de sa propre image et d’interview en interview, on constate qu’il n’hésite pas à revenir sur ses marottes (par exemple, le plaisir que peut avoir l’individu à ressentir le sentiment de peur). De la même manière, il lui arrive de répéter les mêmes anecdotes : l’interdiction qu’il eut de filmer Cary Grant entrer dans la narine de Lincoln dans La Mort aux trousses (on ne chatouille pas impunément le symbole de la démocratie américaine !), le tournage de la scène de la douche de Psychose, le distinguo entre le suspense et l’effet de surprise, sa peur de la police…

Mais à cette toute petite réserve près, ce deuxième volume est aussi passionnant que le premier. D’abord, parce qu’il nous offre des documents originaux qui montrent à quel point Hitchcock était obsédé par l’idée de tout maîtriser. A ce titre, la très longue transcription (plus de 40 pages) d’une réunion de production pour Le Grand Alibi avec Fred Ahern, chef de production montre un Hitchcock s’intéressant à tous les détails de son film : le décor, la lumière, les lieux où placer sa caméra, les effets visuels… Une leçon de PSYCHO-logie est une analyse particulièrement pertinente des stratégies publicitaires mises en place par le cinéaste à la sortie de ce film (interdire, par exemple, à tout spectateur d’entrer dans la salle après le début du générique). Enfin, on trouve dans ce recueil un document « légal » intitulé Déclaration d’Alfred Hitchcock où celui-ci explique comment il a obtenu que son nom devienne une sorte de « marque déposée » et qu’il apparaisse, au générique de ses films,  en aussi gros que le titre.

Ensuite, parce qu’il est difficile de ne pas succomber à l’humour du maître, qu’il s’agisse de ses petites nouvelles cinglantes comme un coup de fouet ou de sa nonchalance lorsqu’il s’agit de répondre aux questions qu’on lui pose. Un exemple entre mille ? Lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est toujours cantonné au même genre, Hitchcock répond : « Si je réalisais un Cendrillon, les spectateurs n’auraient de cesse de chercher le corps. »

Son sens de la dérision et de l’humour noir irrigue de nombreuses pages du livre, non sans un certain sens de la provocation. Ecoutons-le parler des acteurs :

« Il est absolument indubitable que tous les acteurs sont des enfants. Certains sont de gentils enfants ; d’autres sont des enfants méchants ; un grand nombre d’entre eux sont des enfants idiots. »

Enfin, parce que ces écrits sont un précieux témoignage sur l’art de la mise en scène selon l’un des plus grands génies du septième art. Dans ce deuxième tome, la métaphore qui revient le plus souvent est celle de la musique et de l’orchestration. Pour Hitchcock, mettre en scène un film revient à se mettre dans la peau d’un chef d’orchestre veillant à ce que chacun des exécutants joue le plus justement possible une partition parfaitement écrite en amont :

« L’échelle du plan et sa composition, c’est vraiment l’orchestration. Ce n’est pas bon d’avoir à l’écran un gros plan juste pour le plaisir d’avoir un gros plan. C’est comme de la musique, vous savez. Vous avez des cuivres puissants quand vous en avez besoin. Il en est de même pour la taille de l’image. Ces aspects techniques sont presque entièrement ignorés de nos jours. »

Tout au long de sa vie, Hitchcock est resté fidèle à cette haute conception de la mise en scène et c’est particulièrement intéressant de le lire sur les évolutions techniques du cinéma : les intertitres, le parlant, la couleur et sur son passage à la télévision qui donne lieu à de nombreuses réflexions.

Si Hitchcock fut, à sa manière, un immense « musicien », il fut également un grand joueur, rusant toujours avec un système auquel il a su s’adapter tout en le pliant à ses volontés. Pour prendre un exemple précis, le cinéaste fut un génie pour assurer sa propre promotion tout en vomissant, à juste titre, la publicité. Avec le public, c’est un peu le même principe : à la fois lui proposer quelque chose qui pourra le captiver et l’émouvoir mais également le manipuler et lui imposer ses propres règles du jeu.

Du coup, après s’être plongé dans ces réflexions, le lecteur n’a plus qu’une envie : revoir les films d’Hitchcock à l’aune de ces écrits et y découvrir encore et toujours les petits détails qui rendent inépuisable cette œuvre immense…

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Quoi est qui ? d’Alfred Hitchcock

Marest Editeur

ISBN : 979-10-96535-02-6

358 pages- 19 €

Sortie en mars 2017

A propos de Vincent ROUSSEL

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