jess-franco-book

 

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Après n’avoir longtemps intéressé que les amateurs de cinéma bis et de cinéastes excentriques, Jess Franco a acquis depuis quelques années une aura certaine qui connut son apogée lors d’une grande (et méritée!) rétrospective à la Cinémathèque française en 2008. Alain Petit n’a pas attendu cette date pour suivre de très près la carrière de ce cinéaste inclassable, auteur d’une œuvre considérable (plus de 200 films tournés parfois en quatre versions différentes!) et protéiforme.

En 1994, il décide de publier à compte d’auteur une monumentale somme consacrée au cinéaste. Ne trouvant pas d’éditeur intéressé par son Jess Franco ou les prospérités du bis, il décide de publier l’ensemble en six volumes, sous forme de fanzines : les désormais introuvables et très recherchés Manacoa Files. Aujourd’hui, les excellentes éditions Artus films nous permettent de redécouvrir ces incunables tout en nous proposant un impressionnant ensemble revu, repris, corrigé, augmenté et soigneusement remis à jour par l’auteur.

Le grand intérêt du livre d’Alain Petit est, entre autres, de remettre en perspective l’œuvre de Franco. Même s’il se passionne pour le cinéaste, le cinéphile français d’aujourd’hui reste encore dépendant du hasard des éditions DVD et d’un corpus finalement assez réduit de films. Pour ma part, je connaissais bien évidemment les premiers coups d’éclat du cinéaste : L’Horrible docteur Orlof, Le Sadique Baron Von Klaus, Les Maîtresses du Docteur Jeckyll et les deux films scénarisés par Jean-Claude Carrière (Miss Muerte et Cartes sur table), puis sa période « psychédélique » qui débute, en gros, avec le superbe Necronomicon avant de se poursuivre par des titres-phares comme Venus in furs, Vampyros lesbos, La Comtesse perverse, La Comtesse noire, etc. Je savais aussi qu’il avait tourné pas mal de W.I.P (Women in prison) films pour le producteur suisse Erwin C.Dietrich au milieu des années 70 mais j’avoue qu’à partir des années 80, le nom de Franco se résumait à un inénarrable navet tourné pour Eurociné (L’Abîme des morts-vivants) et à une tentative de revenir sur le devant de la scène avec le médiocre Les Prédateurs de la nuit en 1987. Je savais qu’il continuait à tourner (il le fera jusqu’à sa mort en 2013), j’avais même vu au détour d’une diffusion sur le câble Killer Barbys, mais j’ignorais à peu près tout de sa production tardive.

Contrairement au passionnant essai de Stéphane du Mesnildot, Jess Franco, énergies du fantasme, qui privilégiait un corpus assez limité et une approche analytique ; Jess Franco ou les prospérités du bis est un ouvrage historique que l’on peut qualifier, même si des découvertes sont sans doute encore à faire, d’exhaustif. Dans un premier temps, Alain Petit nous présente les diverses facettes de Jess Franco (réalisateur, bien sûr, mais également scénariste, producteur, acteur, musicien…) et ses rapports avec ses différents producteurs, la censure et sa « famille » : sa comédienne fétiche Lina Romay, l’acteur Howard Vernon, le musicien Daniel White… Avant de constituer un très complet lexique intitulé « Le Petit Franco illustré », Alain Petit sera également revenu en détail sur les relations du cinéaste avec le grand Orson Welles (rappelons que c’est grâce à lui que nous pouvons voir aujourd’hui le mythique Don Quichotte) et nous aura offert de longs et passionnants entretiens avec le « maître » (celui réalisé par Jean-Pierre Bouyxou en 1973 est absolument génial).

La deuxième partie de l’essai est consacrée à un commentaire érudit de la foisonnante filmographie de Jess Franco (pas moins de 258 entrées!). Cette partie nous permet de mesurer à quel point l’œuvre du cinéaste est à la fois cohérente et débridée. Cohérente parce que Jess Franco fut assurément ce qu’il est convenu d’appeler un « auteur » qui, à l’instar des musiciens de jazz, s’est toujours plu à improviser autour des mêmes motifs, donnant à ses plus beaux films un caractère onirique et obsessionnel absolument fascinant. Tout au long de ses 60 ans (!) de carrière, le cinéaste a fait revenir les mêmes personnages (Orlof, le détective Al Perreira, Irina Von Karnstein, le duo de détectives de charme « Labios Rojos »…) et a exploré les mêmes thèmes, les mêmes univers avec un style qui n’appartient qu’à lui. Mais parallèlement aux « films de cœur » du cinéaste (selon la très jolie expression d’Alain Petit), il dut aussi composer avec les impératifs économiques et tourna à toute vitesse un nombre incalculable de séries B voire Z où son génie ne brille que par intermittence. Dans ses années les plus prolifiques, Franco réalise parfois une douzaine d’œuvres qui sortent sous divers titres et diverses versions selon les pays. C’est en ce sens que l’on peut qualifier sa filmographie de « débridée ». En se plongeant dans l’ouvrage d’Alain Petit, on réalise que peu de genres ont échappé au réalisateur. S’il affiche une dilection évidente pour le fantastique et l’érotisme, on lui doit également des petits films policier, des films noirs inspirés d’Edgar Wallace, des films d’espionnage parodiques (Opération Re Mida), des films d’aventures (de la saga Fu Manchu jusqu’aux improbables films de jungle des années 80 comme Les Amazones du temple d’or), des films pour la jeunesse, quelques incursions dans l’horreur sanguinolente (L’Abîme des morts-vivants) et le porno hard et même un film de la « Bruceploitation » (La Sombra del judoka contra el Doctor Wong en 1985 avec Bruce Lyn!).

Même si Alain Petit est un admirateur sincère (à juste titre !) de Jess Franco et qu’il l’a bien connu puisqu’il a signé l’adaptation du beau Plaisir à trois et qu’il apparaît de temps en temps comme acteur chez le cinéaste ; il n’est pas non plus aveuglé par sa passion. De manière très juste, il souligne les défauts de certains films, n’hésite pas à qualifier certains de ratages voire de « nanars ».

Ce regard critique donne d’autant plus de poids à son jugement lorsqu’il se montre louangeur.

Bref, un ouvrage indispensable pour se perdre dans les arcanes d’une œuvre unique. Pour ne pas gâcher le plaisir, le livre est richement illustré et donne une envie folle de se replonger dans les films de ce cinéaste hors-pair…

Alain Petit, Jess Franco ou les prospérité du bis

Éditions Artus Films

2015

749 pages. 59 €

A propos de Vincent ROUSSEL

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