“Hélas”, m.e.s. Claude Vanessa (a.k.a. Nicole Genovese)

“Allez zou, tout le monde à table !”

Imaginez une famille – un père, une mère, un fils, une fille et l’Oncle Michel – qui serait condamnée à vivre le même dîner en boucle et cela pour l’éternité. Imaginez les discussions – forcément banales – et les mets plastiques – forcément fades– de ce repas infernal. Imaginez une télévision, centrale, et les émissions qu’elle diffuserait – Plus belle la vie, Des chiffres et des lettres… – tous les soirs à cette même heure qui voit toutes les familles françaises ainsi s’attabler. Imaginez enfin le décor, factice – le canevas de chasse, le papier peint vert d’eau… –  qui servirait d’écrin à cette farce grinçante. Voilà en quelques mots campée la situation ubuesque de “Hélas” dont nous ne pouvons guère vous en dire plus tant le spectacle tient dans la façon avec laquelle cette rythmique, véritable ritournelle implacable, va peu à peu se gripper.

Veuillez mentionner les aspects logistiques de votre participation (hébergement, transport, nourriture, etc.).

 

“Il s’agit d’une scène très conventionnelle de dîner familial qui, tel un système autoritaire abrutissant, va se répéter à l’infini, et ce malgré les diverses tentatives que certains de ses protagonistes osent pour s’en affranchir. En effet, le vide qui caractérise le langage dont usent les personnages dans leurs échanges est une partition envoûtante de laquelle il est difficile de s’extraire quand on a le goût du confort. Aussi des éléments extérieurs à la famille (l’oncle Michel et l’adjointe à la culture) vont permettre à ceux qui en expriment le besoin de gagner en confiance et devenir artisans de leur libération,” Nicole Genovese (dossier de presse).

© Alban Orsini

Si le pitch du spectacle rappelle le “Univers, univers” de Régis Jauffret (Editions Gallimard, Prix Décembre 2003) qui voyait la même scène – une femme qui attend la fin de cuisson de son gigot – se répéter dans des contextes de plus en plus fous pour questionner le champ des possibles, Nicole Genovese (sous le pseudonyme de Claude Vanessa) utilise le cycle situationnel pour gratter avec force le vernis de la famille française moyenne en éprouvant le moment le plus symbolique autour duquel se cristallise l’ensemble de sa communication : le repas.

“FILS. Maman, je déteste les haricots.

MAMAN. Eh bien tu les mangeras quand même parce qu’il n’y a que ça.

FILS. Je peux pas me faire un œuf ?

MAMAN. Enfin écoute, j’ai utilisé les œufs pour l’île flottante, franchement Kévin…”, Hélas, Nicole Genovese.

Comment avez-vous trouvé les cofinancements nécessaires à l’achat de votre billet (autofinancement, autres subventions, chèque cadeau…) et quelles sont les éventuelles difficultés rencontrées pour l’obtenir ?

 

Discussions triviales, sujets banals, situations rebattues, les premières scènes ainsi accumulées sont hilarantes de par le vide qu’elles distillent. Pourtant ces moments, si factices soient-ils, nous semblent familiers… Admettons-le bien vite : cette famille, nous la connaissons très bien. C’est la nôtre. Happée par la banalité de la vie et son rythme aliénant, elle s’essouffle un peu, n’a pas grand chose à se dire, cherche des lignes de fuite pour le meilleur et bien souvent le pire. Hélas lui donne corps, matière. Beaucoup d’esprit, aussi : la famille est une organisation complète.

Puis à mesure que les boucles s’enchaînent, les situations glissent dans l’absurde le plus désopilant, la pièce-montée accumulant les étages jusqu’à toucher le lustre.

Ne soyons pas avare en superlatifs : Hélas est une pièce formidable qui parvient, par un concept fort, original et excellemment déployé, à faire rire, pleurer et réfléchir tout à la fois. Nicole Genovese confère à sa partition une modernité folle, puisant dans le soap opéra à la française l’écrin d’un spectacle brillamment orchestré. Du décor cheap très années 90 aux accessoires façon recettes Tupperware intégralement faits main (mention spéciale aux plats de boudins, poulets et autres poissons-pommes de terre), Hélas est une immersion hilarante dans une scène de série très mal interprétée (les dialogues sont mauvais, les intentions ne sont souvent pas les bonnes, les gifles ne sont pas correctement portées…) qu’on suivrait avec un plaisir coupable.

“Résumons-nous.

J’ai écrit un texte.

Je le monterai dans un décor de carton-pâte avec des costumes Monoprix 1992 et de très beaux acteurs.

L’équipe réunie pour trahir mes projections autoritaires fera le reste”, Hélas, Nicole Genovese.

En orfèvre indéniable, la jeune metteuse en scène déploie sa boucle temporelle en usant jusqu’à la corde les situations et les décalages d’intentions, témoignant au passage d’un talent d’écriture incroyable de précision. Et si l’on ne peut s’empêcher de lui reprocher de parfois trop lorgner du côté du théâtre des Chiens de Navarre – dont elle emprunte les techniques d’épuisement du public (notamment lors de la première apparition de l’adjointe à la culture), l’irruption de personnages déguisés et la violence à vue – elle parvient à s’en affranchir en se jouant des stéréotypes pour constamment les interroger. Ses comédiens, tous brillants, donnent leur texte avec beaucoup de méticulosité comme ils jouerait des gammes, des sortes de variations Goldberg improbables. “Ce n’est pas difficile d’être comédien, lancera l’un d’eux, il suffit de savoir les phrases.”

 

Le spectacle associait-il des artistes / technicien.ne.s avec moins d’opportunités (c’est-à-dire qui sont confrontés à des situations qui entravent leur insertion dans la société – voir la liste des principales difficultés ci-dessous -)?

 

© Alban Orsini

Et lorsque la Symphonie n°3 d’Henryk Górecki retentit et que les choses s’accumulent en avant-scène dans un moment de théâtre bouleversant, nous nous prenons de plein fouet la symbolique des œuvres de l’Oncle Michel, alter-égo sensible de Nicole Genovese. Allégorie du deuil, la mort est présente en filigrane tout au long du spectacle pour peu que le spectateur y regarde de plus près. Qu’est la vie, en effet, si ce n’est une accumulation de situations, de repas répétitifs, d’embrassades et de disputes, un entassement d’objets collectionnés, chinés, aimés puis détestés ? Quel sens donner à l’existence ? Que restera-t-il de nous une fois notre histoire arrivée à son terme ? L’art est-il un moyen d’échapper à la banalité ? Car oui, l’Oncle Michel est sans aucun doute LA clé de cette pièce de choix. Ne salue-t-il d’ailleurs pas le public au tout début du spectacle comme s’il était déjà conscient de sa condition ?

“Oncle Michel.

Artiste plasticien.

Michel est étranger au rite social / familial.

Michel est étranger, il va tous nous sauver,” Nicole Genovese (dossier de presse).

 

Hélas est une petite pépite d’inventivité dont il en existe peu et qui parvient, par son concept détonant, à allier simplicité et profondeur avec brio. Le théâtre est fait pour cela. Nicole Genovese en fait, indubitablement.

En tournée :

  • En 2019 :

Du 14 au 16 février au Grand Parquet (Théâtre Paris-Villette)

Les 2 et 3 avril au Bois de l’Aune.

Le 6 avril dans la salle des fêtes de Menet / Euroculture en Pays de Gentiane.

  • En 2020 :

Du 10 janvier au 9 février au Théâtre de la Tempête

Le 10 avril au Théâtre de Pertuis.

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A propos de Alban Orsini

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