Baser un long-métrage sur la mort d’un champion de cyclisme dans un hôtel de Saly Portudal, station balnéaire sénégalaise, ne présente pas, à première vue, un vif intérêt. Frank Vendenbroucke aura beau avoir été sacré 45 fois vainqueur, sa mort à l’âge de 34 ans le 12 octobre 2009 d’une double embolie pulmonaire accompagnée d’une crise cardiaque paraît bien banale. Surtout pour un sportif reconnu accro aux produits dopants et à la cocaïne. Autant de circonstances qui semblent annoncer le biopic ennuyeux et téléphoné sur l’ascension et la chute du sportif combiné de film-dossier sur les effets de la drogue. Cependant, la présence, à ses côtés, d’une jeune sénégalaise donne une autre dimension à ce fait divers plutôt anodin. Cette histoire, Dimitri Verhulst, l’auteur de La Merditude des choses, s’en empare pour en faire un roman qui inspire à son tour le cinéaste belge Koen Mortier. De la part du réalisateur de Ex Drummer et Soudain, le 22 mai, plus enclin à dépeindre des atmosphères fantastiques et surréalistes où la poésie le dispute au mauvais goût, le romantisme à la mélancolie, il était impensable qu’Un Ange dépare à ce point dans sa filmographie. Pour ce troisième long-métrage, Koen Mortier se saisit du fait divers pour le transformer en une histoire d’amour fulgurante et improbable.

Vincent Rottiers enfourche le vélo de Thierry, le célèbre sportif librement inspiré par Frank Vendenbroucke. Auto-destructeur et impulsif, il sent la dépression nerveuse le guetter alors qu’il est hanté par la peur de l’échec et des rêves de mort. Il décide de s’offrir quelques jours de vacances au Sénégal avec son frère. Là-bas, dans un luxueux restaurant, il rencontre Fae, une jeune femme qui se prostitue pour survivre. Entre eux deux, le coup de foudre est immédiat. Thierry laisse son frère et part finir la nuit avec Fae…

Ainsi commence une romance en forme de dérive pour ces deux personnages que tout semble opposer. Même si l’objectif se focalise pour l’essentiel autour de Fae, qui prend les traits et épouse les courbes de Fatou N’diaye, ancien mannequin devenue actrice, et en adopte le point de vue, tous deux, à leur manière, utilise leur corps pour travailler. En filmant Fae avec sensualité et fascination, sous la douche, dans sa façon de se déshabiller, d’occuper l’espace, de se coucher, Koen Mortier met en évidence la difficulté qu’elle éprouve au quotidien, mais aussi sa force de caractère, sa fierté. « Son personnage est en partie basé sur celui d’une prostituée que j’ai rencontrée au Sénégal, où l’histoire se déroule », explique-t-il. « Sa cascade de paroles m’a laissé une telle impression que j’ai décidé de l’incorporer dans le personnage de Fae. Cela va à l’encontre du cliché que nous avons quand nous pensons à une femme de trottoir africaine. » Fae se définit avant tout comme une femme et non comme une putain, une fille de joie ou une femme de mauvaise vie comme veut l’imposer le regard d’une société qui relaie les individus à leur statut social. Face à elle, ses tenues clinquantes et colorées, Thierry est habillé dans des couleurs sombres sous des lumières froides. Le corps de Fae respire la vie, le désir tandis que de celui de Thierry, souvent inerte, il se dégage quelque chose de morbide.

Cette rencontre, ce face à face amoureux se transforme alors en une collision qui traduit les rapports entre le nord et le sud, entre les différences de classes sociales et le regard des hommes sur les femmes sans que Koen Mortier tombe dans le discours moralisateur forcément simplificateur. Il raconte avant tout une aventure, un affrontement sensuel, où vont se télescoper deux conceptions de la vie pour finalement s’unir et se comprendre. Avec la musique lancinante de Soulsavers, le style du réalisateur belge, plans séquences en caméra portée, capte parfaitement l’état d’esprit des personnages, les sentiments, leur désolation, leur solitude. Le romantisme et le spleen priment sans que Koen Mortier ne délaisse son goût pour la bizarrerie et l’outrance. Des scènes oniriques particulièrement macabres viennent ainsi émailler le récit faisant de Un Ange, une œuvre étrange, dérangeante et inclassable.

La narration, non linéaire, navigue entre les rêves de Thierry et des flash forwards insérés dans le grand flash-back, introduit par Fae, qu’est le film. Les différentes strates temporelles ainsi mêlées par un montage cut tracent des cercles, comme pour souligner l’inéluctabilité du destin, sa répétition, la caméra tourne autour de Fae comme si le fatum ne pouvait être brisé. Koen Mortier réussit à transformer un simple fait divers en un film thématiquement riche et envoûtant, qui surprend autant qu’il déroute dans sa façon d’évoquer la mort, pas uniquement physique, mais aussi celle de toute forme d’espoir, la fin des illusions.

 

Un ange
(Belgique/Pays-Bas/Sénégal – 2018 – 105min)
Scénario et réalisation : Koen Mortier
Direction de la photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Nico Leunen
Musique : Soulsavers
Interprètes : Vincent Rottiers, Fatou N’Diaye, Paul Bartel, Aïcha Cissé…
En salles, le 13 février 2019.

A propos de Thomas Roland

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