Crevons l’abcès de l’évidence : la structure des trois Wives comporte de nombreuses similarités avec la structure du fameux Husbands (1971) de Cassavetes, dont il sont non des remakes, ni des reprises, mais surtout des réponses féministes à un film qui malgré de superbes qualités, a un problème fondamental, son sujet même : nous montrer deux heures durant des bourgeois américains se comporter comme des mufles ivrognes avec tout ce qui passe sous leurs yeux, objets comme personnes – et surtout les femmes, bien entendu… Ce qui le rend un véritable supplice à revoir ces jours-ci.

Si les films de Brejen héritent de quelques-unes qualités de la mise-en-scène de Cassavetes – grain de la pellicule, caméra mobile, improvisations prises sur le vif, mais très pensées en découpage, avec un espace toujours lisible – c’est dans sa structure narrative que Brejen veut opérer, dans sa trilogie, en miroir du très masculin Husbands : première séquence sur un large groupe (chez Cassavetes un deuil terrible) chez Brejen toute une troupe de femmes entre elles, qui commémorent leurs trente ans, ou un anniversaire, avant de vite resserrer le cadre sur le trio principal, embarqué dans des cuites épiques, des farces, des chants, des cris avant qu’à mi parcours, les fêlures deviennent trop évidentes pour que ne se craquelle la joie de vivre, des discussions aux toilettes, avant une engueulade suprême qui met à l’épreuve la triple amitié, et une réconciliation finale.

© Malavida Films

Si le Cassavetes est moins programmatique, prenant tous ces éléments, et les mélangeant en permanence, chaque rire se payant très cher, toute la trilogie est constituée sur ce canevas, plutôt fixe, et c’est à l’intérieur de ce cadastre que Brejen se permet de subvertir le film « entre potes », qui confine souvent à la pochade paillarde. Elle arrive même à renverser le film de drague, poncif du cinéma de la Nouvelle Vague qui marqua tant Cassavetes (Godard scénariste du court métrage de Rohmer, Mocky, Truffaut bien sûr, et Jean Eustache qui le liquida) ainsi que de tous les films de plage de la comédie italienne. Renversement très clair dans le premier Wives, plus affirmé dans sa volonté de filmer l’envers : d’abord, la séquence du shooting, citation plus qu’évidente de Blow Up, et sa volonté de mettre à nu cette fois les photographes, flirter avec, un instant, avant que Kaja ne révèle leur poupée gonflable immonde – et le trio de prendre la fuite. Même chose pour la séquence qui suit, où les trois filles se mettent à draguer allègrement, jusqu’au malaise, les hommes dans la rue, presque au hasard. Il y a quelque chose d’un peu mécanique dans cette manière de déconstruire en inversant littéralement les rôles, mais cette manière assez radicale est toujours adossée au questionnement de ces rôles dans le couple : lorsque les hommes vont se saouler et draguer, ils rendent généralement des comptes à des femmes jalouses, acariâtres, rabat-joies et tristes, qui tiennent le logis en leur absence, tandis que les épouses des films de Brejen laissent derrière elles toutes les responsabilités domestiques, pesantes, dont les maris semblent d’ailleurs incapables même durant les trois petits jours du récit – présence au foyer, corvées élémentaires, éducation des enfants – et c’est bien là que les films deviennent une vraie entreprise de déconstruction par la fuite, typique des années 70, des structures familiales traditionnelles qu’on nommerait aujourd’hui patriarcales. Puisque la caméra portée et trouble, avec un point changeant et un cadre fragile, filme l’insécurité dans laquelle ces femmes, libérées pour un temps, demeurent néanmoins menacées par le hors-champ dominateur – le patron, le mari, la famille, la police et même l’enfant. Le personnage de Kaja en est la victime la plus évidente, seule étant engoncée dans le modèle le plus bourgeois, n’ayant même pas de compte en banque à son nom, incapable de pouvoir suivre ses copines par ses propres moyens, obnubilées par ses devoirs d’épouse et mère, lâchant ses remontrances à Mie dès que l’occasion se présente. Chaque fois qu’une envie de liberté lui vient – lorsqu’elle s’échappe enfin en bateau pour rester avec ses amies, elle devra rendre des comptes à la police appelée pour sa « disparition » – elle est obligée d’emprunter de l’argent à sa mère. Cette mère de Kaja d’ailleurs, est le constat de Brejen sur la génération précédente, victime évidente du modèle traditionnel, spectre-repoussoir qui traverse toute la trilogie : c’est elle qui rappelle Kaja à des responsabilités qu’elle voudrait lâcher un instant, qui ne comprend rien aux désirs libertaires des trois protagonistes, n’imagine jamais aucune vie possible en dehors des clous que le mariage lui a fixés. Brejen la filme toujours dépassée, les bras un peu en l’air, les yeux grands ouverts. Elle finit hagarde, demi-folle, errant au milieu de la brocante de sa fille, dans le dernier volet.

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C’est d’ailleurs la confrontation entre Mie (la mère en révolte) et Kaja (la bourgeoise frustrée) qui constitue l’un des principaux enjeux de la trilogie. Au milieu Heidrun, la femme qui a décidé de vivre selon ses règles avant même qu’elles lui soient imposées, la plus solitaire, la plus triste aussi (dans les deux premiers épisodes, n’avoir eu aucun enfant et vivre de petits boulots dont elle se fait virer pour ne jamais abandonner sa dignité, lui pèsent assez pour la faire tendre vers la déprime, et quelques tendances suicidaires) : malgré tout, c’est elle qui fait l’arbitre entre Mie et Kaja, puisqu’elle a échappé depuis longtemps au modèle. C’est d’ailleurs elle qui va résoudre le dernier épisode, en partenariat avec la fille de Kaja avant la sublime séquence de la montgolfière.

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Et on voit combien le troisième film s’est définitivement éloigné de Cassavetes, et n’a plus besoin d’y être comparé. D’abord, car le champ s’ouvre, la mise-en-scène de Brejen va moins chercher le cadre incertain, aime à saisir ses trois amies ensemble dans le plan large – car après tout, la vie s’est (un peu) calmée, et les enfants sont partis… La fête, l’alcool, l’esprit de beuverie et les pirouettes ivres jalonnaient les deux premiers films (surtout dans leur première partie plus solaire) ; tout cela disparaît dans le dernier opus, le plus surprenant et une excellente conclusion. Le passage du temps, thématique évidente de la trilogie, s’est traduit jusqu’à lors sur trois niveaux : sentimental, médical, et enfin politique. Chaque film était l’occasion de faire le bilan sur le premier, voir mourir les vieilles amours, tenter d’en faire naître de nouvelles, et même retrouver les amants d’autrefois. Pour Heidrun, la liberté du ménage à trois devient une sorte d’apaisement, comme pour Mie l’inversion (encore) des mythes, puisque c’est elle qui vient chercher son homme sur un cheval blanc (la situation est plus compliquée pour Kaja). Physique ensuite : le vieillissement du corps est une discussion et le pari esthétique d’une trilogie tournée sur vingt ans – et que c’est beau, quand le cinéma filme le réel et le temps – mais aussi médical, les maladies affectant et menaçant Mie dans les deux derniers épisodes. Le troisième film, en même temps qu’il apaise les deux premiers niveaux, va développer, avec plus d’inquiétude, et une rage souriante mais plus affirmée, le dernier. Les luttes sociales étaient déjà traitées frontalement dans le premier épisode à travers le personnage de Heidrun, et c’est elle encore qui va résoudre l’intrigue. C’est l’idée de génie de ce troisième opus, d’insérer dans la structure habituelle d’un Wives une petite intrigue de film noir (l’amant cambrioleur de Kaja semble avoir laissé la statue commémorative de Wergeland, grand poète national norvégien, dans sa brocante) : les trois filles vont devoir la cacher, tenter de la ramener, avant qu’Heidrun ne monte un coup avec la fille de Kaja : donner le buste aux jeunes étudiants, pour qu’ils l’accrochent au dessus de leur université en grève, protestant contre des coupes dans le budget de l’éducation. Cette grève accompagne en permanence le scénario, comme une rumeur au loin, ainsi qu’un sentiment d’une instabilité politique plus présente que dans les épisodes précédents. La question du racisme aussi, puisque Heidrun (toujours elle), doit défendre une famille d’immigrés orientaux contre une bande de motards racistes, qui tourne autour d’eux pour les terrifier. Elle se servira symboliquement du buste de Wergerland pour frapper et désarçonner le plus bête et méchant d’entre eux (donc le chef) avant de lui voler sa bécane. C’est que la Norvège, au mitan des années 90, s’inquiète très fort du racisme dans sa jeunesse, et se voit devenir un laboratoire pour notre néo-nazisme contemporain : au moment où Brejen s’apprête à tourner sa conclusion, les maintenant bien connus procès des jeunes musiciens de la scène Black Metal ont horrifié la Norvège et la Suède : en deux ans, une cinquantaine d’églises en bois, certaines millénaires, ont été incendiées, à quoi s’ajoutent des meurtres, dont un homophobe, et des discours païens néo-nazis de certains des protagonistes. C’est donc une Norvège plus inquiète qui défile dans les rues lors de la fête nationale, dans le dernier film, et le vol de la statue – d’un poète clairement orienté socialiste, doublé d’un libertin alcoolique – en plus de constituer un virage narratif vers le polar, entend aussi puiser aux sources même de « l’identité nationale », pour lutter contre une haine montante parmi la jeunesse, face à un état ultra-libéral qui la sacrifie.

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La trilogie s’achève ainsi, en montgolfière, dans une suspension inquiète, les trois femmes regardant, en bas, l’effritement des démocraties, la montée du racisme, et peut-être même la maladie s’inviter dans la nacelle – et n’auront, on le sait, que leur amitié indéfectible pour affronter cela. Mais tout cela, seulement après la dernière crise du trio, passage obligé des trois Wives, mais surtout clôture de la boucle avec Husbands : Heidrun écrit depuis longtemps un roman, dont l’histoire, elle ne le sait pas encore, est scrupuleusement la même que celle d’un auteur autrement plus reconnu qu’elle. Mie n’ose pas lui dire, mais Kaja, toujours la plus cruelle dans les conflits, finit par lui jeter au visage – et Heidrun d’envisager de reprendre la cuite, pour de bon. Alors, Mie finit par la rassurer, en lui disant qu’après tout, on s’en fout bien qu’un homme ait écrit une histoire similaire, et que le point de vue féminin sera d’autant plus riche en regard, et même meilleur. Que les histoires ne sont l’apanage de personne. Revanche, et bouclage, à l’issue de cette trilogie et de cette cinéaste, oubliée pendant cinquante ans, et qui sort enfin chez nous.

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A propos de Timothée FAUQUE

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