Si Le Goût des autres fut la première réalisation d’Agnès Jaoui, il s’agissait en revanche de son cinquième scénario co-écrit en duo avec Jean-Pierre Bacri. Celui et celle qui se sont rencontrés au milieu des années 80 se sont d’abord fait un nom dans le théâtre au début de la décennie suivante avec deux pièces bientôt adaptées pour le grand écran. En 2000, lorsque ce coup d’essai sort sur les écrans français, le couple vient d’enchaîner des collaborations fructueuses avec Alain Resnais (Smoking/No Smoking et On connaît la chanson), Philippe Muyl (Cuisine et dépendance) et Cédric Klapisch (Un air de famille). Ils sont en passe de réussir à convaincre le public, la critique et, dans le même temps, s’imposer au box-office. Les « JaBa » incarnent une nouvelle voie dans le cinéma populaire hexagonal : des comédies intelligentes et accessibles, drôles et sensibles, élevées par une finesse d’observation, une musicalité discrète du dialogue et une qualité d’interprétation saisissante. Ils constituent une alternative aux poids lourds déjà en place, des ex-membres du Splendid aux Inconnus, de Francis Veber aux Nuls. À leurs côtés, Resnais a connu le plus grand succès de sa carrière (On connaît la chanson), il en est de même pour Klapisch (qui dépassera ce score par la suite avec L’auberge espagnole et Les Poupées Russes). Toujours attentifs aux nouvelles écritures et aux talents émergents, le réalisateur d’Hiroshima mon amour leur a ouvert la porte du cinéma en leur confiant l’écriture de l’adaptation d’Intimate Exchanges d’Alan Ayckbourn qui engendre Smoking/No Smoking (1993). Quelques mois plus tard, ce scénario est récompensé par un César et marque le début d’une ascension remarquée dans le paysage audiovisuel français.

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Moins d’une décennie après ce prix, Agnès Jaoui passe seule derrière la caméra, pour ce qui deviendra un triomphe retentissant. Le Goût des autres réunit près de quatre millions d’entrées en France avant de remporter quatre César l’année suivante : meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur dans un second rôle (Gérard Lanvin), meilleure actrice dans un second rôle (Anne Alvaro). À l’origine, le duo de scénaristes planchait sur un traitement de film policier, avant de renoncer à cette envie au bout de quelques mois faute de réussir à s’approprier le genre. Ils conservent cependant de ce premier traitement trois personnages : un chauffeur, un garde du corps et une revendeuse de drogue. Le long-métrage devient alors l’histoire de Jean-Jacques Castella (Jean-Pierre Bacri), un chef d’entreprise peu sensible à la culture, qui se retrouve par hasard au théâtre où il assiste à une représentation de Bérénice. Il y découvre Clara (Anne Alvaro), l’actrice principale, qui n’est autre que sa professeure d’anglais, et en tombe amoureux. Cherchant à se rapprocher d’elle, il tente de s’intégrer à son milieu artistique, mais se heurte rapidement aux différences de goûts et aux préjugés sociaux. Autour de cette relation gravitent plusieurs personnages : Manie (Agnès Jaoui), une serveuse qui entame une liaison avec Franck Moreno (Gérard Lanvin), le garde du corps de Castella, Bruno (Alain Chabat), le chauffeur discret et Angélique (Christiane Millet), la femme de Castella, décoratrice en quête de reconnaissance. Tous évoluent dans des univers différents, mais leurs trajectoires finissent par se croiser, révélant incompréhensions, jugements et tentatives maladroites de rapprochement.

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Vingt-six ans après sa sortie, Le Goût des autres fait l’objet d’une reprise en salle, distribuée par les Acacias au moyen d’une copie restaurée en 4K par Pathé. L’occasion de replonger dans cette œuvre emblématique du début des années 2000 qui marquait l’avènement d’un couple d’auteurs et la révélation d’une réalisatrice. L’ouverture, centrée sur un échange entre deux personnages secondaires attablés, Franck et Bruno, campés par des acteurs ayant un passif déjà identifié (Alain Chabat et Gérard Lanvin) impose discrètement les contours de la mise en scène. Un plan-séquence fixe dans lequel le tempo est autant impulsé par les interprètes qu’un dialogue incarné comme une partition parfaitement millimétrée. Cette « rigueur » rythmique ne vient pas de nulle part, Agnès Jaoui a suivi une formation en comédie musicale aux États-Unis, elle en signera d’ailleurs une en 2020 (On va se quitter pour aujourd’hui). La musique occupe souvent une place dans son cinéma. Outre la bande originale, ici Bruno joue bien de la flûte à bec, l’héroïne de Comme une image fait partie d’un ensemble vocal, sans oublier évidemment son scénario d’On connaît la chanson. Musique et musicalité font partie intégrante d’un dessein choral esquissant les portraits de multiples personnages. C’est un rapport presque mélodique à la caméra qu’elle révèle, dans sa manière d’écouter les acteurs avec attention lorsqu’elle est immobile et de les caresser lorsqu’elle est en mouvement autour d’eux. L’appareil opère une bascule en direction d’une autre table pour introniser Castella, chef d’entreprise pas très sympathique de prime abord, grossier et beauf, au look un poil ridicule avec sa moustache. Ainsi, par couches successives, la cinéaste dévoile les décors centraux et les différentes individualités qu’elle va dépeindre, saisissant chacun et chacune par une caractérisation fondée sur l’observation. Personne n’est le représentant d’une classe sociale définie ou d’un archétype de scénario. Si clichés, il y a, ils semblent en premier lieu émaner de la bouche ou du comportement des uns et des autres afin de nourrir une étude sociologique. Le Goût des autres est l’histoire de microcosmes qui se croisent, se découvrent, se heurtent et apprennent à s’aimer. C’est un film d’ouverture qui combat les préjugés sans pour autant juger leurs auteurs. Un long-métrage qui ne cherche ni le gag ni le bon mot mais une vérité complexe dans un langage simple et pourtant sophistiqué.

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L’intelligence d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri est de partir d’une représentation d’un milieu qu’ils connaissent bien, celui de la culture, pour en pointer simultanément la grandeur et les limites. La trajectoire de Jean-Jacques Castella (immense Jean-Pierre Bacri, tout en sensibilité contenue) s’éveillant sincèrement à l’art, par attrait ou amour au départ, mais développant un intérêt croissant et véritable, dit quelque chose du pouvoir de transformation de l’art sur les individus. À l’inverse, son petit cercle en vase clos et élitiste, parfois mesquin et condescendant, se montre plus critique à l’endroit des artistes. Cependant, Le Goût des autres dépeint des hommes et des femmes qui tentent de s’extraire de leur condition sociale et de dépasser leurs propres barrières. Ainsi, Clara (Anne Alvaro, rare au cinéma et à regrets, est ici formidable) prend conscience à travers Castella de ses propres préjugés et limites, elle est renvoyée à une vérité intérieure qu’elle découvre par un autre, coupée d’une forme de réel à force de fréquenter le même milieu. Dans un cinéma où la parole est primordiale, le fait que l’un des enjeux tourne autour de la prise de cours d’anglais et d’échanges dans une autre langue que le français est amusant. Il s’agit presque d’un pied de nez aux talents avérés de dialoguistes caractérisant Jaoui et Bacri. Cette manière d’aller au-delà des images s’étend à la composition du casting. On pense notamment à Gérard Lanvin qui sort d’une décennie relativement aventureuse dans ses choix de films. Il a beau avoir souvent cherché (et parfois marqué les esprits dans ce registre) des rôles physiques pour ne pas dire virils, il a été récompensé chez Nicole Garcia (César du meilleur acteur dans Le Fils préféré), est passé chez Bertrand Blier (Mon Homme), Eric Rochant (Anna Oz) ou même Pierre Jolivet pour un remake d’En cas de malheur (En plein cœur), en dévoilant une finesse de jeu parfois sous-exploitée. Son personnage, direct et pragmatique, en décalage avec un monde guindé mais aussi le protocole entrepreneurial, lui permet d’exceller dans une approche verbeuse, lui laissant l’opportunité de se réinventer (sa manière de découper les répliques et faire vivre une pluralité d’intentions) sans perdre en charisme. De son scénario à sa mise en scène ou au choix de ses interprètes, Agnès Jaoui développe un point de vue de cinéaste à travers une œuvre sur le réapprentissage du regard.

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La liberté et l’élégance avec laquelle sa caméra navigue entre ces différents univers fendent les barrières sociales qu’elles évoquent. Elles la placent au croisement de deux réalisateurs en guise de mentor plus ou moins officiels. L’ombre d’Alain Resnais, qui lui avait confié la réalisation de la géniale bande-annonce d’On connaît la chanson, est palpable, dans un goût similaire des récits choraux et un travail musical sur le dialogue. Mais quand ce dernier assume l’artificialité de ses dispositifs pour en faire une composante à part entière de sa mise en scène, Jaoui tend à fondre sa structure potentiellement mécanique vers un réalisme social avec lequel le cinéma français est coutumier. Il est également permis de penser à un maître américain, Robert Altman, ayant marqué le genre avec Short Cuts et Nashville, où de multiples trajectoires se croisent tout en constatant des différences substantielles. Quand le premier fragmente ses récits pour peindre un chaos empreint de désenchantement, Le Goût des autres cherche les points de convergence et les réponses. L’un constate des impossibilités, l’autre explore des possibles. Et c’est peut-être là que réside in fine la singularité du film : dans cette manière de déplacer progressivement le regard, jusqu’à pouvoir, dans ses dernières images éloquentes et en point de suspension, se passer entièrement des mots. Passées ces louanges et ces considérations, on oublierait presque de mentionner que ce coup d’essai est drôle et subtil, profond et émouvant, en plus de demeurer encore aujourd’hui l’une des plus belles réussites de son brillant tandem.

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