Artisan majeur du néo-réalisme qui façonna le courant tant narrativement que formellement, Giuseppe De Santis fut aussi celui qui le fit le plus évoluer, quitte à en bousculer les fondements. Après avoir participé à l’acte de naissance de la mouvance en tant que scénariste et assistant réalisateur sur Les Amants diaboliques de Luchino Visconti en 1942, l’ancien critique se fait remarquer en passant derrière la caméra à l’occasion du collégial Jours de gloire, en 1945. C’est quatre ans plus tard, grâce au chef-d’œuvre Riz amer, qu’il gagne définitivement ses lettres de noblesse, s’inscrivant, aux côtés de Vittorio De Sica et Roberto Rossellini, parmi les cinéastes les plus importants de son époque. Dès 1950, il retrouve son scénariste Carlo Lizzani, mais aussi Gianni Puccini (Meurtre à l’italienne) et Libero de Libero, pour le scénario de Pâques sanglantes. On y suit Francesco Dominici (Raf Vallone, déjà apparu dans Riz amer), ancien soldat de retour chez lui après la Seconde Guerre mondiale, qui découvre que sa famille a été dépouillée de ses moutons par son voisin Bonfiglio. Ce drame s’impose comme une œuvre pivot, agglomérant à elle-seule différents genres a priori opposés, voire inconciliables. En à peine onze longs-métrages, comment De Santis a-t-il redéfini le cinéma italien en faisant voler en éclats les carcans narratifs et formels tout en refusant de tourner le dos à une approche populaire ? Quelques éléments de réponse dans un long-métrage qui a désormais les honneurs de la HD en rejoignant la collection Make My Day ! de Studiocanal.

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Dans son long entretien présent en bonus, David Perrault, réalisateur de L’État sauvage, rappelle à juste titre que De Santis était considéré par la critique française, et notamment Positif, comme le plus grand cinéaste du néo-réalisme. Fidèle à cette réputation ainsi qu’à son engagement communiste farouche, il poursuit l’exploration de l’Italie des classes populaires et laborieuses. Il fait ainsi le choix de se fondre dans le quotidien des habitants de la Ciociara, une région rurale aux paysages arides dont il est lui-même originaire. C’est d’ailleurs sa propre voix qui introduit le film. Entre travail au champ et conditions de vie difficiles (la séquence des incendies), il n’occulte pas la dureté de l’existence de ces hommes et de ces femmes. Il met en scène des acteurs non professionnels dans une recherche de véracité dont le point d’acmé se situe dans cette longue procession religieuse où se croisent vieillards et handicapés. Plus encore, ces derniers, parfaitement conscients des injustices à l’œuvre dans cette période d’après-guerre, n’hésitent pas à dénoncer un système inégalitaire. Pris en tenaille entre notables locaux aidés par leurs relations et traditions valorisant la loi du plus fort, le cinéaste résume parfaitement leurs situations en une phrase lapidaire et péremptoire, qui résonne étrangement avec notre actualité : « Il y a ceux qui ont quelque chose, et ceux qui n’ont rien ». Néanmoins, point d’angélisme. Francesco, ancien partisan, est pris de haut par les habitants de son village natal qui n’ont connu la guerre que de loin. C’est donc au cœur d’une région plongée en plein chaos, déchirée par de vieilles rancœurs, que De Santis va brutalement faire basculer la chronique vers une approche plus opératique.

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L’hallucinant plan inaugural de Pâques sanglantes, écho au cinéma soviétique comme le souligne Jean-Baptiste Thoret dans son introduction (De Santis tournera d’ailleurs en 1964, Marcher ou mourir, financé par l’URSS), préfigure la virtuosité de Soy Cuba. En un long mouvement circulaire, le réalisateur plante le décor (un casque de soldat allemand accroché à un piquet) et présente ses protagonistes, simples individus parmi d’autres, noyés dans l’immensité de la nature et le cours de l’Histoire qui les dépasse. Par cette volonté de donner une grandeur à son récit, d’iconiser les gens du peuple dans des travellings millimétrés et des cadres parfaitement composés, il s’écarte de la profession de foi naturaliste du courant qu’il participa à créer. Lors d’une séquence quasi onirique, il filme un réel tableau vivant où des silhouettes noires portant des parapluies se détachent d’un paysage immaculé peuplé de moutons blancs. Une image forte, marquante, allégorique, loin des canons alors en vogue, qui tutoie le surréalisme à la Magritte. En réalité, cette envie de s’extraire d’un certain « élitisme du néo-réalisme » comme le désigne Thoret et de puiser dans les genres populaires afin de ne pas seulement parler du peuple mais de s’adresser à lui, est constitutive de toute son œuvre. Giuseppe De Santis n’a jamais hésité à flirter avec les genres, principalement le mélodrame. Ici, c’est tout d’abord du côté du western qu’il va piocher ses figures imposées, à l’instar de la famille Dominici prenant d’assaut une ferme, fusils en mains. Se croisent également des personnages comiques inspirés de la commedia dell’arte (l’avocat, les deux chasseurs qui traquent Francesco), un parrain mafieux (Bonfiglio, l’antagoniste), un passage musical vertigineux et un final piochant allègrement dans l’horreur. Des tropes, des gimmicks presque, qui prouvent l’ouverture du cinéaste qui ne se contente pas d’influences purement cinématographiques, mais inscrit son long-métrage dans une tradition millénaire.

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Pâques sanglantes (dont le titre original, bien plus parlant, peut se traduire par « il n’y a pas de paix parmi les oliviers ») puise son inspiration narrative du côté des grands récits mythologiques et des paraboles religieuses. Francesco traverse ainsi différentes étapes de la vie du Christ, de la passion à sa résurrection symbolique. La récurrence des agneaux, cause du drame mais aussi au cœur d’une séquence où Bonfiglio maudit les Dominici en dépeçant un animal, est on ne peut plus parlante. Ironiquement, c’est le bêlement des moutons qui finiront par trahir l’homme de pouvoir dans un final accompagné du son de cloches revenues miraculeusement. Le héros passe de paria, rejeté par les siens et traqué par les autorités, à leader d’une révolte des laissés-pour-compte, véritable Spartacus transalpin guidé par le désir de justice. De Santis opère alors un syncrétisme entre les saints catholiques et les légendes antiques, la tragédie grecque en particulier. Le jeu de Raf Vallone et Lucia Bosè (dont c’est la première apparition à l’écran après avoir failli être à l’affiche de Riz amer) affiche une artificialité pleinement assumée. Le cinéaste les dirige comme des pantins écrasés sous le poids du destin. Les deux acteurs ne se regardent jamais dans les yeux, mais se parlent face caméra au fil de monologues qui relèvent de soliloques. Deux âmes hors du temps, hors des réalités, au sein d’un film pourtant parfaitement ancré dans les problématiques de son époque, dont l’une des principales qualités est d’ériger un pont entre deux cinémas, finalement compatibles.
Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.
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