Parfois, considérer un film par son affiche peut s’avérer intéressant. Prenons celle de Plus forts que le Diable, cinquième long métrage de Graham Guit, revenant qui n’avait plus tourné depuis 2008 (le film s’appelait Hello Goodbye). Outre son esthétique bariolée très nineties (fond jaune criard, prolifération de personnages aux dégaines improbables, gouttes de sang parsemées deci-delà sur l’ensemble comme on le ferait de pépites de chocolat sur un dessert) hurlant désespérement l’envie de Guit de faire du Tarantino à la française, et faisant par là même du film une chose d’emblée peu engageante, il faut se concentrer sur la phrase d’accroche écrite sur sa partie supérieure : « Spoiler : ça finit mal ». Comme l’affiche le dit elle-même, nous pouvons le faire aussi : oui, ça finit mal ! Ce qui étonne cependant, c’est de voir à quel point Graham Guit assume se contreficher de son récit, ceci jusqu’à balancer avant même qu’on entre dans la salle que la noirceur triomphera. Mais après tout, pourquoi pas ?, certains grands lecteurs de romans policiers s’amusant à lire la résolution avant le reste pour se laisser l’opportunité de découvrir les mécanismes du récit en temps réel, et la trajectoire menant à cette conclusion qui ne représente plus une finalité. On pouvait donc peut-être espérer un bon film policier mené par un aficionado du genre (ce qu’est certainement Graham Guit : trois de ses quatre films précédents étaient des polars.)

Une ambiance néo-noire (N. Pérez-Biscayart ; M. Poupaud ; A. Argento) (©Maverick Distribution)

Les lumières de la salle se rallument : ça a en effet mal fini, mais pas pour les raisons espérées. La phrase d’accroche annonçait moins l’envie du réalisateur d’aborder de biais le néo-noir que celle consistant à claironner à qui veut l’entendre, comme une sorte de programme, que la violence triomphera. Et de s’en réjouir en s’en frottant les mains : le montage du générique de fin, amoncellement des cadavres que le film sème derrière lui comme le petit Poucet ses cailloux, ne souffre aucun doute sur la volonté de Graham Guit de faire de Plus forts que le Diable un film qui dégomme un à un ses personnages, comme un gosse qui enverrait valdinguer ses soldats de plomb en quelques chiquenaudes. Encore une fois, pourquoi pas ?, sauf que cette stratégie nihiliste, finalement presque stéréotypique de la série noire (le genre élimine beaucoup par essence), se voit saupoudrée d’un second degré vraiment malvenu, tout cela au service d’une vision du monde d’une noirceur sans nuances. Encore une fois, tout cela pourrait peut-être finalement fonctionner si le cinéaste-cuisinier connaissait ses dosages. Ce n’est pas le cas de Graham Guit, à un point tel que Plus forts que le Diable est certainement l’un des pires longs métrages qui nous aient été donnés de voir ces derniers mois.

Du Guy Ritchie à la française (M. Poupaud ; R. Hazanavicius ; N. Pérez-Biscayart) (©Maverick Distribution)

Le film commence par une confrontation de classes sociales dessinées à gros traits : Valentin (Melvil Poupaud, habitué du cinéma de Guit avec lequel il avait déjà tourné Le Ciel est à nous [1997] et Les Kidnappeurs [1998]), ancien architecte désormais plus ou moins clochardisé, vit de mensonge en rapine lui permettant de ramasser à droite à gauche de maigres euros, squattant chez des amitiés bancales quant il ne vit pas dans sa caravane envahie par la saleté et les canettes de bière vides. Il est associé à son copain JP (Nahuel Pérez Biscayart), qui collabore ponctuellement avec une femme italienne naviguant en eaux troubles, Mila (Asia Argento). De l’autre côté du récit nous sont présentés Joseph et Alice (Harpo Guit, fils du réalisateur, et Marine Vacth), petit couple de gauche participant aux manifestations écolos et visitant les camps de migrants avoisinants afin de leur donner des denrées alimentaires. Joseph est le fils abandonné de Valentin ; ils se retrouvent par hasard, et deux mondes antagonistes vont alors se téléscoper : d’un côté la France se situant sous le seuil de pauvreté, jamais vraiment caractérisée autrement que comme un ramassis de traîne-savates en survêt bigarré, de l’autre la petite bourgeoisie de gauche aux allures philanthropes, de celle que les plateaux de CNews appelleraient « la bien-pensance bobo faussement rebelle » (le film lui-même ne va pas beaucoup plus loin que cela dans sa définition des personnages). D’entrée de jeu se pose un problème majeur : Plus forts que le Diable ne se contente pas de ne pas aimer ses personnages (ceci ne serait pas spécialement un défaut, par ailleurs), il les méprise.

Télescopage de classes sociales (M. Vacth ; M. Poupaud) (©Maveirck Distribution)

A la lumière de ce mépris, toutes les outrances, tous les outrages faits aux personnages et à leur trajectoire au sein d’un film qui fait feu de tout bois deviennent possibles. On peut faire du polar une comédie, de la comédie un polar, quitte à désamorcer et la tension du polar et l’efficacité de la comédie. On peut jeter dans l’intrigue un couple de gothiques néo-nazis pourvoyeurs de filles à déchiqueter dans l’industrie clandestine du snuff movie sans que jamais l’abjection de ces films ne soit questionnée. On peut éliminer d’autres personnages (généralement ceux qui portent en eux une certaine forme de raison et d’empathie) sans que cela ne soit très important pour qui que ce soit (JP perdant sa femme en pleurnichant parce qu’elle n’était pas mal, quand même…). Plus forts que le Diable ne réfléchit pas toute cette violence parce que Graham Guit la considère comme un état de fait, se concentrant sur l’observation d’une dark society comme on parlerait du dark web (zone interlope où se loge la crasse numérique, dont les snuff movies : la boucle est bouclée). La violence, l’abjection, le sale (comme on dirait « faire du sale ») se logeraient partout comme une généralité, et sans que l’on ne puisse nettoyer : c’est bel et bien la vision du monde d’un film reposant sur une vérité contestable, donc émancipée d’un réel qui, quand il apparaît au détour d’un arc narratif, se fait instrumentaliser de façon extrêmement douteuse (exemplairement le retour dans le camp de migrants dans le dernier mouvement du film).

En se focalisant sur une société transformée en un tas d’immondices, Plus forts que le Diable assume deux options. La première : en rire. Rien de condamnable dans l’absolu, le rire repose par essence sur la noirceur (l’Âge d’or des grandes comédies italiennes l’a prouvé). Mais Guit prend la chose à l’envers : il ne fait pas du rire ladite noirceur, il en fait une réaction à celle de l’univers dépeint, une sorte de ricanement nerveux par moments assez navrant (« C’est un bain de sang… » après que Valentin et JP retrouvent un personnage secondaire tué dans une baignoire, réplique qui se superpose à une image à la brutalité en l’occurrence très réaliste). De fait, tout ce qui peut provoquer ce gloussement inepte n’a plus aucune importance et se pare de profonde gratuité.

Violence vide (A. Argento ; M. Poupaud) (©Maverick Distribution)

Seconde option, en lien avec la première : s’adapter à ce monde. Et le film de Guit de s’alimenter de la brutalité des soubassements de la société qu’il dépeint, d’en faire une forme de normalité finalement sans réelles conséquences si ce n’est pour de petits personnages qui se font abattre comme des chiens en vase clos, hors du monde réel. D’en faire même un divertissement, un rire qui ne cherche même pas à être grinçant, un petit machin vaguement provocateur mais qui, à force de ne jamais questionner la violence du monde qu’il montre pourtant allègrement, en devient profondément antipathique. On ne saura jamais vraiment ce que pense Graham Guit de cette société sordide qu’il met en scène, préférant simplement la montrer et en faire une sorte de décorum en se déresponsabilisant totalement et s’en repaître en se gaussant de façon en effet irresponsable.

Tentant de régler stylistiquement et narrativement son pas sur les pas des néo-noirs américains ou anglo-saxons (Tony Scott, Tarantino, Ritchie et consorts) sans se départir d’une coupable franchouillardise, portrait sans empathie d’un monde sans empathie et semblant bêtement s’en réjouir, regard plein de morgue sur ses contemporains et faisant de la pourriture de la société une règle générale dans une démarche au final idéologiquement vraiment réactionnaire, Plus forts que le Diable peut mettre profondément en colère. La phrase d’accroche de l’affiche s’adresse donc peut-être au spectateur : pour ce dernier, effectivement, ça a mal fini.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.