Derrière les drapeaux, le soleil remet en évidence le passé trouble du Paraguay, nation dont on ne parle finalement que peu. Pays d’Amérique du Sud à la superficie moindre à celle du Texas (comme le dit le documentaire dès ses premières minutes), gommette placée sur le planisphère entre les deux mastodontes argentin et brésilien, le Paraguay porte en son sein la sinistre mémoire de la dictature du Commandant en chef des forces armées Alfredo Stroessner devenu dictateur de 1954 à 1989. Moins connu que les tyrans sud-américains qui lui étaient contemporains (Pinochet, Videla…), Stroessner reste néanmoins celui qui a régné le plus longtemps en maître absolu sur son pays : sur ces quarante-cinq ans de pouvoir, il ne reste en tout et pour tout, tout autour du monde, que cent vingt heures d’archives témoignant de cette autocratie. Non pas que les images aient été sciemment détruites, elles ont seulement été quelque peu oubliées, comme on laisserait de côté un vieux jouet dans un coffre. L’invisibilisation de ce passé délétère a pour effet pervers de se réverbérer sur notre époque, prompte à reproduire les erreurs de cette période oblitérée (la famille de Stroessner est partiellement revenue au pouvoir au Paraguay lors de ces dernières années).

Alfredo Stroessner, à droite (©VraiVrai Films)
Juanjo Pereira, documentariste dont Derrière les drapeaux, le soleil est le premier long métrage, a justement puisé dans ces rares archives afin de faire le portrait des années concernant la dictature ayant lesté son pays, l’une des plus cruelles et assassines d’Amérique latine durant cette période où les juntes ont proliféré sur tout le continent. Son film n’omet aucune des facettes absurdes et abjectes de cette utopie totalitaire, s’appuyant tout autant sur les témoignages des opposants en exil extraits de reportages diffusés par des chaînes de télévision étrangères que sur les images de propagande que le régime a généreusement dispensées à son peuple aveuglé. Pereira opte pour une sorte de chapitrage de son film, énumérant les divers violences portées au pays et à ses citoyens par un homme et ses disciples n’oeuvrant que pour la mise au pouvoir de leur idéologie fasciste et pour leur richesse personnelle : élimination des opposants politiques et tortures immondes, entre autres la pileta, consistant à plonger les prisonniers dans des baignoires remplies d’excréments pour les faire parler ou leur soutirer des aveux sujets à caution ; persécution des peuples autochtones expropriés et réduits en esclavage ; ravage écologique d’une terre livrée en pâture à des industriels sans vergogne rasant gratis la forêt primitive afin tout à la fois d’exploiter les ressources sylvestres et le sous-sol qu’elles recouvrent ; corruption généralisée s’appuyant sur une alliance tacite avec la diplomatie américaine ainsi que sur un narcotrafic très actif…

La Propagande par les visages d’enfant (©VraiVrai Films)
En parallèle, Juanjo Pereira inclut donc entre ces chapitres des images de propagande ou des chansons à la gloire d’Alfredo Stroessner, accentuant un culte de la personnalité typique des leaders totalitaires. Insistons sur le terme « utopie » : durant les quarante-cinq ans de règne du militaire devenu chef d’Etat-Père Fouettard, le Paraguay a vécu hors du réel, à l’écart des regards de la communauté internationale (ou de sa quasi-totalité : les alliés du régime savaient, eux). La rareté des images documentant la période prouvent la myopie proche de la cécité d’un monde inconscient de la violence de Stroessner et bien plus concentré à condamner la face plus visible des autres totalitarismes latino-américains : le Chili de Pinochet, l’Argentine de Videla, le Brésil des militaires de Branco ayant assis à sa tête des présidents fantoches à la solde de l’armée, autant de pays et de dictateurs fréquentés par le leader paraguayen, et avec lesquels ce dernier s’est associé pour mettre en oeuvre la funeste Opération Condor.
En exhumant les images d’archives concernant cette longue période de restriction de liberté et de mensonges assénés au peuple de son pays (dissimulations perdurant jusqu’à l’époque qui nous est contemporaine), Derrière les drapeaux, le soleil a pour ambition claire de rompre le charme, de créer un point de vue jusqu’alors impossible, ceci afin de mettre ce qui constituait l’angle mort du règne stroessnérien au centre du cadre, rendant ainsi envisageables une visibilité qui ne l’était pas et, par là même, les conditions de quelque chose qui ressemblerait au deuil des années mortifères de la dictature. Le documentaire de Juanjo Pereira a valeur d’exorcisme, dressant tout à la fois le portrait du démon qui a possédé le Paraguay par le truchement des rares documents le concernant afin, paradoxalement, d’en chasser l’héritage. Le titre du film lui-même assume cet objectif, atteint : soulever le voile posé sur le système des images afin d’éclairer les consciences et, idéalement, de créer une forme d’espoir pour l’avenir du pays.

Redonner leur place aux citoyens aveuglés (©Vrai Vrai Films)
Derrière les drapeaux, le soleil aurait pu s’éviter quelques fioritures de style, quelques effets surréalisants appuyant l’absurdité macabre du régime de Stroessner (exemplairement l’ouverture du film, avant qu’il ne se concentre sur la prise de pouvoir du dictateur), ou encore certains effets sonores accentuant la lourdeur des archives qui se suffisaient amplement à elles-mêmes pour montrer, presque objectivement, la barbarie subie par le Paraguay pendant une cinquantaine d’années. Le film de Juanjo Pereira reste cependant une œuvre fort instructive, rémémorant au monde les exactions refoulées par son pays et par ses propres concitoyens, leur redonnant ainsi la place qui leur incombe dans l’Histoire récente.
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