Faste fashion.
Commençons cet article (qui ne se veut pas tout à fait scientifique, ni rigoureux) par une hypothèse (qui ne se veut pas tout à fait prudente, ni pondérée) : Si la Reine Marie-Antoinette de France, symbole absolu des excès monarchiques et de la crise qui mena à la Révolution, à la fin du 18e siècle, continue d’exciter nos imaginaires, plus de 230 ans après son guillotinage, c’est peut-être parce que le vaste appareil esthétique qui l’entourait (ses robes bouffies et structurellement complexes, ses coiffures entretenues et taillées comme des haies sur plus de soixante centimètres de haut) renvoie nos mauvaises consciences à la consommation capitaliste, et surtout, aujourd’hui, au phénomène du « fast fashion », qui se sont insufflés dans nos vies. Dans un monde où le labeur, industrialisé et délocalisé, du textile, est devenu largement invisible à nos regards de clients occidentaux, chacun d’entre nous porte sa dissonance cognitive à ses pieds, ses jambes, et sur son torse, ses bras ; et le fait d’une manière qui nous conduit, pour peu qu’on y pense, à affronter notre deuxième vie secrète, cachée à l’intérieur de la première, publique – celle qui est largement dépendante de l’exploitation et de la souffrance, si ce n’est du peuple, au moins de peuples. Les derniers mots de l’aristocrate autrichienne (dits à son bourreau, après qu’elle lui ait marché sur les orteils) nous émeuvent, et ils pourraient très bien décrire notre propre paradoxe contemporain, à une époque où la société du commerce est conçue de telle manière à ce que le confort dans lequel on nait, dépend du malheur de nos pairs : « Monsieur, je vous demande pardon, je ne l’ai pas fait exprès ».
Aussi, quand on flâne et se promène, dans l’exposition « La mode du 18e siècle », tenue depuis le 14 mars au Palais Galliera, il est facile de laisser nos pensées dériver vers ce contraste, vers cette présence-absence des petites mains ouvrières (et non artisanales) qui ont rendu possible les magnifiques objets de couture qu’on est en train d’admirer. Derrière un fichu expertement brodé et richement ornementé de motifs végétaux en relief, il y a autant de mois de travail, de doigts boursoufflés par le contact répété de l’aiguille, de vertèbres courbées par la nécessité de se pencher sur son œuvre. Derrière un tablier ostentatoire, qui nous réjouit par son faux air de résille intriquée, il y a toute la sueur d’employées qui ne l’utiliseront jamais, n’en rêveront même pas, et tous les bouts de dents grincés, rongés, que l’exercice de concentration a nécessité.

©Juliette Tanguy
Dans son livre sur Rose Bertin, la « modiste » attitrée de Marie-Antoinette, Michelle Sapori nous présente ce personnage de transfuge montée à la capitale, qui fit sa fortune en « alimentant » le goût du luxe de la souveraine, et qui, ce faisant, concourrait à la faire haïr des petites gens, attendu que la vie en grande pompe de Marie-Antoinette était jugée intolérable en comparaison avec la très grande pauvreté du peuple. Cette histoire perle dans l’exposition, notamment par le biais de caricatures de Marie-Antoinette dans sa perruque « Belle Poule », en forme de bateau, laquelle fut nommée ainsi en hommage à la victoire de la frégate de guerre éponyme contre un navire anglais. Sans que cela ne soit jamais trop explicité, l’envers de l’exposition nous donne une réponse quant à la question de la popularité de la mode qui gravite autour de la « dernière Reine » à travers les siècles : il nous fait ressentir que l’archétype de la Marie-Antoinette, aux atours décadents et enlevés, continuera d’apparaitre dans l’Histoire, du moment qu’il y aura à la fois une population travailleuse abusée, des amoureux de la beauté, privilégiés, et, partant de là, un grand mélodrame de la conscience ou de l’inconscience. Les morts et la soie, les gueux et la dorure. Aujourd’hui, le syndrome Marie-Antoinette pourrait être généralisé dans la majorité des pays, puisque, à l’exception des plus bourgeois et des plus dandys d’entre nous, nous sommes tous, à nos échelles, exploités, et nous sommes tous, aux supermarchés, exploitants.
Après avoir ricané des coiffures en « pouf » si délicieusement ridicules de Marie-Antoinette, nous serons beaucoup à jalouser ou à nous émerveiller de ses versions modernes, plus loin dans les salles du Palais. Dont celle portée par Utica Queen/Ethan Mundt, artiste de drag à la belle silhouette nonchalante qui apparait, photographié par Eric Magnussen, sur l’affiche de l’expo. On a ainsi le beurre, l’argent du beurre, et la tête ensanglantée de la crémière.

©Juliette Tanguy
Les deux corps de la Reine.
Le fait que l’exposition ne s’intéresse pas tellement à l’historiographie ni de Marie-Antoinette, ni de sa mode (c’est le lot commun des manifestations de ce genre montées dans des musées de cette taille : on n’a pas le temps de tout expliquer, les enfants et les touristes étrangers pourraient ne pas comprendre) peut s’expliquer par le fait que la monarque, en tant que revenante, laisse deux traines bien distinctes derrière elles. D’un côté, son esprit, frappé plutôt que frappeur, se réincarne souvent dans la fiction, il possède sans remords les corps de performeuses comme Norma Shearer, Kirsten Dunst, Diane Kruger et Katy Perry dans un clip ; et Emmanuelle Béart, Judith Godrèche, Mélanie Laurent ou même Nadia Tereskewiecz, par le biais du film-dans-le-film de Mon Crime. Ce spectre-là appelle bien une historicisation. De l’autre, son zombie, décati et décomposé, abandonne des membres derrière lui, fait fourmiller les traces physiques de sa vie passée dans des lieux et des objets fétiches. Comme l’historien allemand Ernst Kantorowicz parlait des « deux corps du Roi », il nous faut parler, dans le cas de Marie-Antoinette, des deux corps de la Reine.
Le premier est le corps politico-sexuel, il est le lieu où se pose la question du droit à l’intimité des souverains, et le champ de batailles où s’affrontent les biographes, caractérisant l’autrichienne d’une manière ou d’une autre pour pouvoir mieux l’excuser (les frères Goncourt, qui célèbrent la « vierge » Marie-Antoinette, la déifient en tant qu’« icône féminine et pure » ; Stefan Zweig qui fait son portrait psychanalytique en jeune femme frustrée) ou l’humilier (le couple Girault de Coursac, qui, tentant de réhabiliter Louis XVI, présentent la reine comme immature et sadique, et son corps, comme hideux et stérile). Le second est le corps « modé », modifié, modulé, maudit de la Reine, qui naît à partir du moment inaugural où on la dévêtit pour la rhabiller « à la française » (ses noces avec Louis XVI sont précédées d’une cérémonie extrêmement mise en scène où elle comme « francisée », sur une île au milieu du Rhin), et qui continue de se développer au fur et à mesure que son existence devient de plus en plus liée à celle des couturières, ajoutant comme des ailes et des dépendances à sa juvénile silhouette – et cristallisant une sorte de vie en excroissance, comme si il lui fallait fuir l’impossibilité de son intériorité, déserter son propre corps, et « pousser » vers l’extérieur, tel un arbre et ses branches. Marie-Antoinette peut être vue comme une araignée qui tisse sa toile, une colonie qui bâtit sa termitière, ou un lézard à cornes, qui projette du sang pour se protéger, par autothyse.

©Juliette Tanguy
C’est ce corps-ci qui intéresse le Palais Galliera, d’avantage que le premier, et il ne se prête pas à l’historiographie, car plus qu’« un héritage fantasmé » (pour reprendre le sous-titre de l’exposition), il constitue une véritable machine à produire des vestiges de Marie-Antoinette, tournant en boucle et en surchauffe depuis la mort de cette dernière. Ce que nous racontent les commissaires générale et scientifique de l’exposition, Émilie Hammen, Pascale Gorguet-Ballesteros et son assistante Alice Freudiger, à travers la continuité épatante entre les pièces d’époques (« Robe à la polonaise et jupe, vers 1770-1775 ») et leurs successeuses (le « corset créé pour Cléo de Mérode », la « robe constituée d’un corsage et d’une jupe avec panier », et la « robe du soir Givenchy » de la collection automne-hiver 1957-1958), c’est bien l’ininterruption de la mode « à la Marie-Antoinette », qui persistera tant que le monde nous arnaquera, nous, comme il l’a arnaqué, elle. Tant qu’il nous fera gober que les vêtements peuvent nous mettre à bonne distance d’autrui, servir d’armure ou de blindage à notre vie privée, quand ceux-ci, au contraire nous lient physiquement à tous les maillons de la chaîne de la conception d’une robe, et à mille empreintes digitales, celles de toutes les habilleuses qui y ont touché.
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