L’Œuvre invisible est un documentaire romanesque de Vladimir Rodionov et Avril Tembouret consacré à un personnage à l’aura de fiction : Alexandre Trannoy. Réalisateur prolifique en projets, il a tourné avec Anouk Aimée, Jean Rochefort, Lino Ventura ou encore Mastroianni. Pourtant, malgré trente ans d’activité, Trannoy n’a jamais réussi à achever le moindre film, et son nom était demeuré ignoré du grand public avant la sortie de L’Œuvre invisible.

Copyright Delastre Films – Les Productions de l’aventure
Le film du tandem est une enquête intime sur les traces d’un fantôme du cinéma, une tentative de faire enfin exister ses fictions à l’écran — fictions dans tous les sens du terme. Car ce réalisateur méconnu est un mélange étonnant de mythomanie, de bagout et de malchance. Le duo de cinéastes a mis plus de quinze ans à mener à bien cette enquête consacrée à ce cinéaste aux rêves inexaucés et à la roublardise fascinante, capable d’attirer à lui des célébrités — futures ou confirmées — mais incapable de passer à l’action. Complices de longue date, les deux réalisateurs ont, eux, signé de nombreux projets. Avril Tembouret a réalisé des portraits d’artistes disparus, notamment sur le dessinateur Yves Chaland et le comédien Charles Denner. Vladimir Rodionov a créé deux séries pour Canal+ et YouTube Premium et a réalisé une comédie fantastique en 2025, Anges & Cie.
Le point de départ du documentaire est leur rencontre avec Jean Rochefort, qui a failli débuter avec Trannoy. Car le tournage, en 1958, du Serpent de Gibraltar — pourtant avec Anouk Aimée, Lino Ventura et Jean Rochefort — s’arrête au bout de quelques jours. Trannoy multipliera ensuite les projets, tous inachevés pour des raisons diverses (faillite du producteur, décès d’un comédien…). Son projet de 1964, nommé — de façon malicieusement prophétique — La Fuite en avant, est écrit en collaboration avec Jean-Claude Carrière et produit par Serge Silberman, alors figures majeures du cinéma de Buñuel dans les années 1960-1970. Bien sûr, La Fuite en avant ne verra pas le jour.

Copyright Delastre Films – Les Productions de l’aventure
Avec ce documentaire à la fois nostalgique et ludique, Vladimir Rodionov et Avril Tembouret redonnent une seconde vie à ce « Don Quichotte du cinéma », dont la carrière fantasmatique obéit à de mystérieux ressorts : était-il un kamikaze, un brin masochiste, désireux de ne surtout pas réussir ? Un fou nuisible ? Un charmeur cherchant avant tout à côtoyer des vedettes ? Sans doute une combinaison de tout cela, et bien d’autres choses encore, comme en témoignent Jean Rochefort, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière, Anouk Aimée ou encore le cinéaste Claude Lelouch, qui fut son assistant. Tous ont été séduits par ce dandy velléitaire.
L’Œuvre invisible est à l’image de son sujet. Les deux cinéastes confient : « Nous avons plusieurs fois arrêté le projet faute de financements. Nous avons aussi perdu des producteurs qui trouvaient décourageant de retracer le destin d’un loser. Nous, nous le trouvions magnifique dans son excès d’échecs. C’est aussi là-dessus que s’est construite sa carrière : sur une zone de fantasmes qu’il parvenait à créer dans l’esprit des gens — producteurs, comédiens ou critiques. Tout le monde savait qu’il n’arrivait pas à finir ses films, mais on le suivait malgré tout. Il convainquait avec autre chose que ses films : un charme, une ferveur, ou une folie proche de l’inconscience… »

Par son exploration d’un personnage romanesque et retors, ainsi que des ressorts mystérieux qui nourrissent ses lubies cinématographiques et éveillent les désirs de ses complices — acteurs, scénaristes, producteurs —, L’Œuvre invisible nous renvoie à nos propres fantasmes, ce qui est profondément cinématographique. Car le cinéma n’est-il pas avant tout un pacte entre un(e) cinéaste et ses spectateurs, qui consiste à partager des désirs inavoués ?
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).