Heiny Srour- « L’heure de la libération a sonné »

En ouverture de L’heure de la libération a sonné, une question surgit face aux images de guerre et de souffrance : «Pourquoi ils bombardent et tuent ?» La réponse est immédiate, sans détour : « Le pétrole ! » Difficile de ne pas entendre, dans cette réplique, un écho qui traverse les décennies. Pourtant, ce documentaire de Heiny Srour date de 1974.

Figure singulière du cinéma arabe, Srour — femme, libanaise, juive — s’inscrit dans une double filiation intellectuelle et politique, marquée notamment par l’influence de penseurs marxistes comme Pierre Barbéris et Maxime Rodinson, mais aussi par un héritage familial revendiqué, celui du refus de l’injustice. En 1971, elle entre dans l’histoire en devenant la première femme arabe sélectionnée au Festival de Cannes avec ce film. Reste que l’étiquette alors accolée à cette sélection — « premier film d’une femme du Tiers-Monde » — en dit long sur les hiérarchies symboliques alors à l’œuvre.

Le film se concentre sur la rébellion du Dhofar, dans le sud du Sultanat d’Oman, où des guérilleros affrontent dans les années 1970 l’autorité du sultan et la présence britannique. L’ouverture rappelle les conditions extrêmes du tournage : une traversée de 800 kilomètres à pied, à travers désert et montagnes, sous les bombardements de la Royal Air Force, pour atteindre la « ligne rouge» où se joue le conflit.

L’un des gestes les plus marquants du film tient à l’accès donné à la parole directe. Les combattants deviennent enfin audibles, visibles autrement que par le filtre des archives ou des commentaires extérieurs: « Pour la première fois au Moyen-Orient, à l’initiative de la réalisatrice, les sans-voix eurent enfin une voix grâce au son synchrone. Privé d’électricité, Michel Humeau innova en alimentant la caméra synchrone par batterie solaire ».

Mais cette promesse de proximité reste inégalement tenue. Là où Leila et les loups, film de 1984 de la même réalisatrice (https://wp.me/p4Ex3q-1nLd)déployait une véritable écriture polyphonique, mêlant voix, récits et formes hétérogènes, L’heure de la libération a sonné s’appuie sur des dispositifs plus didactiques : cartons explicatifs, voix off omniprésentes, images d’archives qui occupent une large part de la première moitié du film. Le discours précède souvent l’expérience, et tend à encadrer d’emblée la réception.

Ce n’est que dans sa seconde partie que le film s’incarne davantage, au contact direct des combattants. Mais cette immersion s’accompagne d’un autre déséquilibre : dans sa volonté manifeste de célébrer ses sujets — et en particulier les figures féminines — la réalisatrice adopte une posture parfois hagiographique. Les révolutionnaires sont présentés comme des précurseurs du féminisme, porteurs d’innovations sociales radicales, avec des affirmations appuyées sur la place des femmes ou les performances exceptionnelles du système éducatif. Ces discours, qui sonnent trop souvent comme un ensemble de couplets appris par cœur, peine à dépasser le statut de la proclamation. Et jamais on ne sent une quelconque distance ou nuance. Le documentaire y aurait sans doute gagné en profondeur.

Le contraste est d’autant plus frappant que Srour faisait preuve, dans Leila et les loups, d’un regard plus dialectique, capable de montrer les contradictions internes des mouvements de libération, notamment la persistance de l’oppression des femmes. Ici, l’adhésion au projet révolutionnaire tend à lisser ces tensions au profit d’un récit très univoque.

Il n’en demeure pas moins que L’heure de la libération a sonné conserve une valeur documentaire précieuse, ressuscitant un moment historique où cinéma et révolution semblaient pouvoir converger, portés par une même énergie utopique.

Avec le recul de l’histoire, le film apparaît en outre comme l’archive mélancolique d’un espoir  évanoui. La rébellion du Dhofar a été écrasée au milieu des années 1970 par les forces du sultan Qabus ibn Saïd, avec le soutien de puissances étrangères. Si Oman s’est ensuite engagé dans une modernisation progressive — notamment en matière d’éducation et d’infrastructures — le système politique demeure autoritaire, et les avancées des femmes, réelles dans certains domaines, restent encadrées par des limites juridiques et sociales persistantes. Le film se lit ainsi aujourd’hui comme le témoignage d’une double promesse — révolutionnaire et féministe — non tenue.

L’heure de la libération a sonné,

Documentaire, 1974, 62 minutes.

Ressortie en salles le 1er avril 2026.

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A propos de Noëlle Gires

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