À une table de café, Emma, plongée dans son livre, ignore le monde extérieur avec la grâce énigmatique propre aux personnages féminins sur le point de s’offrir au spectateur (Zendaya y est pour quelque chose). Elle ne se rend pas compte que Charlie l’observe. Il cherche confusément un moyen de l’aborder. S’en suit une rencontre aussi classique que gênante dans son dosage d’humour et de malaise sauce comédie romantique américaine. Quelque chose sonne faux. Sans parler des mimiques exagérées de Robert Pattinson qui peine à feindre la timidité, tout cela manque de piquant. The drama se fait gentiment désirer. Le titre en lui-même fait la promesse de briser en éclat les douceurs et sucrosités amoureuses que le film pose en préambule. Patientez, c’est pour mieux les dévorer par le doute et la terreur.

 

 

Alors qu’ils « filent le parfait amour », qu’ils écrivent leurs vœux, valident des compositions florales et goûtent des mets exquis destinés à leur mariage tout proche, une révélation inattendue provoque une inquiétante déviation hors de cette route du bonheur. Après quelques verres du vin testé pour la noce, Emma livre nonchalamment un secret enfoui depuis son adolescence. La conversation s’y prête naturellement, elle ne mesure pas le trouble qui se pointe sournoisement. À vrai dire elle confie qu’elle a eu l’intention de commettre un acte terrible, mais s’est finalement ravisé. Elle parle du passé avec le recul d’une adulte, mais pour son futur mari et les témoins qui assistent à la scène, cet aveu fait totalement chavirer le présent. En quelques mots elle change le ton du film, renverse la dynamique de son couple. L’ambiance comédie romantique prend une tournure psychotique.

Ce casting parfaitement hollywoodien glisse brutalement sur un terrain scandinave, dont le cinéma affectionne régulièrement les conflits internes et les représentations naturalistes des relations humaines, dans leurs beautés, leurs drames et leurs absurdités. L’intrigue est malicieusement montée en épingle à partir d’une réplique insouciante, d’un non-événement du passé, d’un vice caché, tel un éléphant trônant royalement sur un château de carte.

 

 

Charlie, pris au piège par la logistique du mariage approchant, se retrouve en proie à un dilemme terrible. L’amour tremble et vacille sous le fracas de la raison. S’invitent cauchemars et dégoût, se superposant en couches de pensées plus ou moins distraites de la réalité. Un procédé déjà efficace dans Sick of myself du même auteur. Son angoisse parasite le récit de la nouvelle image en construction de sa future femme, celle qui a failli incarner l’impardonnable. Le caractère avorté et obsolète de l’acte en question rend la souffrance qui en découle légèrement sadique, comme si elle ne reposait que sur du vent. Un vent certes violent, une tempête de dernière minute qui s’annonce juste à temps pour la cérémonie. Un régal.

Avec Sick of myself et Dream scenario, ses précédents petits chefs-d’œuvres qui ne reniaient pas ses racines norvégiennes où le sérieux s’habille de ce qu’il trouve en chemin, Kristoffer Borgli nous a offert du spectaculaire : Une maladie faussement mystérieuse orchestrée par des pulsions narcissiques frôlant le body horror. Et bien sûr un monsieur tout le monde, sous les traits de Nicolas Cage, envahisseur des nuits de la terre entière. C’était quelque chose. Sans doute est-il difficile de voler constamment au même niveau et une carrière de cinéaste se voit fatalement sujette à des hauts et des bas. Dream scenario semble être (pour l’instant) le sommet de Borgli. Sans s’aventurer dans les mêmes altitudes, The Drama n’en est pas moins une ravissante colline pour le paysage cinématographique actuel. Malgré la puissance de son nœud principal, le spectaculaire n’est pas de la partie.

Le film choisit plutôt de poser un débat. Le spectateur découvre les faits en même temps que Charlie et se trouve comme lui face des questionnements douloureux. Peut-on condamner une intention ? Faut-il choisir l’amour avant tout ? Une chose est sûre, Kristoffer Borgli continue de nous plaire.

 

 

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