Eloy de la Iglesia- « Personne n’a entendu crier » & « La Buraliste de Vallecas »

© Artus Films

Les éditions Artus poursuivent leur travail de défrichage de l’œuvre encore trop méconnue d’Eloy de la Iglesia. Après l’excellent La Semaine d’un assassin (son film le plus connu), un superbe coffret consacré à ses films « quinqui » auxquels se sont ajoutés Navajeros et Le Député, voici venir deux titres jetant un nouvel éclairage sur une filmographie conséquente. S’il fallait trouver un point commun entre Personne n’a entendu crier et La Buraliste de Vallecas, deux films assez opposés dans leur ton et appartenant à deux périodes très distinctes chez le cinéaste, on pourrait dire qu’il s’agit de ses films les plus italiens. En effet, Personne n’a entendu crier prend parfois les atours d’un « giallo » transalpin et s’appuie sur les mêmes ressorts (notamment le côté machination) tandis que La Buraliste de Vallecas renvoie aux grandes heures de la comédie à l’italienne et à une certaine bouffonnerie populaire que l’on retrouve chez Risi ou Scola.

Tourné juste après La Semaine d’un assassin, Personne n’a entendu crier témoigne du goût que manifesta Eloy de la Iglesia pour un cinéma que l’on qualifiera de manière schématique « de genre » (qu’il s’agisse du thriller, du fantastique – Le Bal du vaudou– ou de l’horreur). Élisa (Carmen Sevilla) vit seule dans un immeuble moderne de Madrid, isolée dans un de ces complexes immobiliers vides les week-ends. Pour vivre, elle collectionne les riches amants, notamment un homme qui l’entretient en échange d’un séjour tous les mois à Londres. Mais un beau jour, Élisa surprend par hasard son voisin en train de se débarrasser du cadavre de sa femme qu’il jette dans la cage d’ascenseur. Menacé par cet homme patibulaire (Vicente Parra), elle est contrainte de l’aider à se débarrasser du cadavre. Miguel aurait pu la tuer, comme dans La Semaine d’un assassin où un engrenage fatal contraignait l’anti-héros à se débarrasser de tous les témoins. Ici, il se contente de faire d’Élisa sa complice et donne naissance à une relation trouble. C’est d’ailleurs un autre point commun que l’on peut identifier avec La Buraliste de Vallecas : une relation d’abord forcée qui évolue vers une entente réciproque, à la manière d’un syndrome de Stockholm. Toute la mise en scène d’Eloy de la Iglesia est construite sur des jeux de regards : Élisa qui surprend Miguel dans le couloir, Miguel qui la menace à travers sa fenêtre… Personne n’a entendu crier est un film où tous les personnages ne semblent exister que par le regard de l’autre, un regard inquisiteur qui contraint. En ce sens, et sans aller trop loin dans l’extrapolation, on se dit que le film appartient à cette veine du cinéma espagnol abordant de biais, par le recours au cinéma « de genre », les questions politiques et existentielles qui traversaient alors la société espagnole. Sans appuyer la métaphore, le film fait sourdre une inquiétude constante et l’idée d’une forme de « surveillance » généralisée, où le regard n’embrasse qu’une partie de la réalité pour en masquer d’autres (nous n’en dirons pas trop mais la fin réserve des surprises). Sans être une œuvre majeure d’Eloy de la Iglesia, le film séduit en maintenant un bel équilibre entre le suspense d’un thriller rondement mené, avec des séquences particulièrement réussies (un contrôle policier alors que le cadavre de la femme de Miguel est dans le coffre) et une dimension plus trouble, qui tient à la fois aux frustrations des personnages (l’existence vide de l’« escort girl », les regrets de Miguel qui se voyait écrivain…) et à leur désir. Quand apparaît un jeune homme qui semble bien connaître Élisa, on retrouve cette tension homo-érotique qui parcourt l’œuvre du cinéaste. Ce jeune homme, qui semble d’une extraction plus modeste, introduit également le thème des rapports de classe et de l’obsession de l’argent. Thème qui ressurgit de manière beaucoup plus centrale dans La Buraliste de Vallecas, étonnante comédie qui fut l’un des plus gros succès d’Eloy de la Iglesia (même si le film était très peu connu en France) et qui marque, paradoxalement, le début d’une longue descente aux enfers pour le réalisateur qui ne tournera plus pendant 15 ans. Tiré d’une pièce de théâtre, le film narre les aventures de deux braqueurs qui tentent de dévaliser une buraliste. Celle-ci ne se laisse pas faire et oblige les deux hommes à la prendre en otage avec sa jeune nièce (Maribel Verdu) lorsque la police envahit la place où a eu lieu le hold-up raté.

© Artus films

Le film est assez étonnant car il semble s’inscrire dans le courant du cinéma « quinqui » qu’Eloy de la Iglesia a brillamment illustré (Navajeros, El Pico…) : même attachement aux jeunes déclassés, même peinture sans concession d’une Espagne populaire où règne le chômage, la misère et les problèmes de drogue, même acteur fétiche (José Luis Manzano)… Mais alors que le cinéma « quinqui » se caractérisait par sa noirceur sans rémission, La Buraliste de Vallecas aborde ces problèmes sociaux sur le ton d’une comédie bouffonne. Comme dans le cinéma italien, le petit peuple espagnol se caractérise ici par sa truculence et un mélange de chauvinisme et de révolte. Citons, par exemple, ce moment où les personnages écoutent une chanson et où Leandro se félicite qu’il n’y ait qu’une Espagne. Ce à quoi le jeune Tocho réplique que s’il y en avait deux, tout le monde voudrait se rendre dans cette seconde nation ! Eloy de la Iglesia bâtit son récit autour de deux axes : d’un côté, l’évolution des personnages au sein du bureau de tabac, de l’autre, la tension avec l’extérieur où s’opposent une police violente et les habitants de ce quartier très populaire de Madrid.

A l’intérieur, ce sont d’abord des pauvres qui s’en prennent à d’autres pauvres (à la buraliste qui leur demande pourquoi ils ne cambriolent pas les riches, Tocho répond qu’ils n’en ont pas les moyens). Le fait qu’ils appartiennent à la même classe sociale permet des rapprochements qui dépassent le simple « syndrome de Stockholm ». Aux affrontements violents du départ succèdent des scènes apaisées de repas, de jeux et de danse qui font de cette scène du crime (une prise d’otages) un petit théâtre chaleureux et amusant. De la même manière, un jeu de séduction se met en branle entre Tocho et la nièce de la buraliste. D’abord présentée comme une ado ingrate, avec un vilain appareil dentaire, Angeles apparaît en cours de récit de plus en plus séduisante et des sentiments semblent s’éveiller en elle.

Mais le petit théâtre populaire est aussi du côté de la rue. D’abord hostiles aux cambrioleurs, les habitants du coin sont évacués et confinés chez eux par une police toujours prompte à réprimer (souvenir du franquisme proche). La tension qui naît semble alors moins dirigée contre les bandits que contre les forces de l’ordre et contre les politiciens qui font une apparition opportuniste pour exploiter à leur avantage un fait divers (on voit que rien n’a changé depuis 40 ans et que les choses ont même empiré!). La comédie permet alors de dire quelque chose de la situation sociale de l’Espagne, de cette violence exercée sur le peuple qui engendre une autre forme de violence (délinquance, drogue – on retrouve dans un petit rôle « El Pirri », véritable marginal mort d’une overdose à 23 ans qu’Eloy de la Iglesia fit tourner plusieurs fois…). Ce mélange entre une toile de fond réaliste et dure et la pure comédie, avec une Emma Penella excessive, exubérante et déchaînée, fonctionne plutôt bien et donne une tonalité singulière à cette Buraliste de Vallecas.

De manière très différente, selon les époques et la situation politique contemporaine, Eloy de la Iglesia est resté un observateur singulier et mordant de la société espagnole et de ses évolutions. Ces deux films, sans compter parmi ses œuvres majeures, témoignent de l’acuité de son regard et de l’importance d’une filmographie jusqu’alors trop ignorée.

***

Personne n’a entendu crier (1973) d’Eloy de la Iglesia avec Carmen Sevilla, Vicente Parra

La Buraliste de Vallecas (1987) avec Emma Penella, José Luis Manzano, Maribel Verdu,

(Éditions Artus Films)

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A propos de Vincent ROUSSEL

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