Même si tout est relatif, la première édition de cet essai n’est pas si ancienne que ça puisque Marc Cerisuelo l’a publiée en 2002. Pourtant, on ne peut pas dire que les choses aient véritablement évolué quant à la reconnaissance de Preston Sturges dans les milieux cinéphiles. Certes, la Cinémathèque française a consacré au cinéaste une copieuse rétrospective en 2007 et un beau coffret DVD est paru chez Wild Side une dizaine d’années plus tard. Mais en dehors de ces événements, Preston Sturges reste l’éternel méconnu de la comédie américaine. Peut-être parce que, comme le souligne l’auteur, le cinéaste a arrêté de faire des films à Hollywood après 1949, obérant ainsi ses chances d’être intégré à la liste des « auteurs » qui donnèrent tant de grains à moudre à la cinéphilie française des années 1950.

Cette réédition de l’essai de Marc Cerisuelo tombe donc à pic et donne illico presto l’envie de se replonger dans cette œuvre brève mais essentielle, que des critiques comme Bazin ou Pierre Kast avaient su repérer. L’essai est court, mais dense et percutant. Construit en deux parties, il fait alterner la dimension biographique attendue dans ce genre d’ouvrage et une partie plus analytique où l’essayiste se penche plus en détail sur les œuvres marquantes du cinéaste : Les Voyages de Sullivan, Un cœur pris au piège et Madame et ses flirts.

Après une introduction qui revient sur les infortunes critiques de Sturges en évoquant les aléas de la « politique des auteurs », Cerisuelo nous propose un panorama extrêmement vivant et enlevé de l’existence hors du commun d’un cinéaste qui endossa de nombreuses casquettes :

« De qui parle-t-on ? D’un Américain, d’un flambeur, d’un désinvolte. Du Mark Twain du septième art. Du traducteur de Marcel Pagnol. De l’inventeur de l’avion à décollage vertical. Du troisième salarié le mieux payé des États-Unis. D’un pochetron connu comme le loup blanc dans les bars du quartier des Champs-Élysées. Du propriétaire d’un restaurant sur Sunset Boulevard. De l’enfant de Mary qui donna l’écharpe fatale à Isadora Duncan. D’un célèbre inconnu. D’un dilettante de génie, digne de Stendhal et de Savinio. D’un fervent du mariage – à la façon d’un Sacha Guitry (qu’il admirait). Du scénariste le plus cultivé d’Hollywood qui affectait de mépriser le « culturel ». D’un orgueilleux. Du premier véritable auteur d’un cinéma parlant américain. Oyez, Oyez bonnes gens, l’étrange et terrible histoire d’un homme qui voulut un jour laver un éléphant. »

Chez Sturges cohabitent en effet l’aventurier, l’homme d’affaires plus ou moins sagace et l’artiste cultivé et raffiné. Un cocktail que l’on retrouvera dans ses meilleures œuvres où l’idéal américain de réussite individuelle est passé au crible d’une féroce ironie. Mais le metteur en scène va surtout être, selon Cerisuelo, celui qui mettra un terme à la première génération de la comédie américaine (celle de Capra, Lubitsch, La Cava…) pour fonder la « seconde génération » du genre (les liens que l’auteur tisse entre Sturges et Wilder ou Tashlin sont particulièrement pertinents). Sturges débute à Broadway où le succès de Strictly Dishonorable lui ouvre les portes d’Hollywood. Il deviendra scénariste à succès (l’un des mieux payés de l’usine à rêves) durant les années 1930 avant de passer lui-même à la réalisation au cours des années 1940. The Power and the Glory, écrite pour Spencer Tracy en 1933, est sa première œuvre novatrice puisqu’elle retrace la vie d’un magnat du chemin de fer en une succession de flash-back, annonçant la structure révolutionnaire du Citizen Kane de Welles. Sturges scénariste se montre aussi inspiré pour la comédie (il collabore au Train de luxe d’Howard Hawks et écrit La Vie facile de Leisen) que pour le mélodrame puisqu’il participe à la première adaptation d’Imitation of Life mise en scène par John Stahl et transpose Marcel Pagnol aux États-Unis pour James Whale (Port of Seven Seas).

Pour quelques dollars symboliques, il parvient à passer derrière la caméra et signer lui-même son premier film : Gouverneur malgré lui en 1940. Pour Cerisuelo, cette volonté de mettre en scène lui-même ses histoires traduit sa volonté d’imprimer son propre style et ne pas se cantonner au rôle de brillant scénariste.

« La suite donne le vertige : Remember the Night sort en janvier 1940, The Great McGinty en août, Christmas in July en novembre et The Lady Eve en février 1941. Sturges entre dans l’histoire du cinéma en six mois. Il remporte l’Oscar du scénario original avec The Great McGinty, prenant le meilleur à cette occasion sur Ben Hecht, John Huston et un certain Charles Chaplin (pour The Great Dictator). »

Marc Cerisuelo passe en revue la carrière de réalisateur de Preston Sturges avant d’analyser plus précisément trois de ses œuvres majeures, en mettant en lumière la singularité de son style et ce qu’il put avoir de novateur, qu’il s’agisse du caractère autoréflexif des Voyages de Sullivan (dans la lignée de Swift) ou de son burlesque échevelé, intégrant des éléments du slapstick et du cartoon.

Le style alerte de l’auteur est en parfaite adéquation avec sa démonstration et offre un équilibre jamais rompu entre données factuelles, histoire du cinéma et historiographie de la cinéphilie, anecdotes et analyses pointues. De quoi donner envie de se replonger dans l’œuvre de Sturges afin de lui rendre la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma.

***

Preston Sturges (2002)

de Marc Cerisuelo 

Marest éditeur, Collection : Marest bis n°5, 2026) 

ISBN : 979-10-96535-81-1

141 pages – 11 €

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