« C’est fou ce qu’il peut y avoir du monde à cette heure-ci, au sens giratoire du carrefour de la connerie. »[1]
En 1998 déjà, sur l’album de Doc Gynéco, impossible de passer à coté du couplet décalé[2] de JP pas encore Manova.

Puis c’est le grand silence radio, le silence des apparences.
On dit de lui qu’il est un grand féru de littérature, qu’il compose la musique comme un ingénieur du son et que l’étendue de sa culture est grande (de Sankara[3] à Clouscard[4]).
Toujours est-il que le rap du début du siècle l’ennuie. Les « je » de passe aussi : trop de monde sur la corde à linge[5]. JP Manova – et c’est bien la corde sur laquelle ce funambule se déplace – ne semble concerné que par des regards qui viennent d’ ailleurs. De bien au-delà du miroir aux alouettes et de son veau gras vulgaire que la messe média sert sur son plateau d’ivoire. L’air de voir une qualité dans le consumable de la consommation. Oui, JP Manova est un guerrier invisible, lui aussi[6].

Son ami Ekoué de La Rumeur[7] l’explique par le niveau du rap français dans les années 2000 (avec la main mise par des radios comme Skyrock sur le sujet) et l’ignorance en forme de « trou noir » des médias grand public sur ce qui est pourtant, la musique mondiale majeure (bien dressée…) de notre époque [8]. Le hip-hop est décliné dans tous les genres créatifs, sur tous les continents :  crunk, abstract, hip-hop soul ou jazz, fusion, électro hip-hop, hip-hop africain, japonais, polonais, chilien ou même arménien… c’est dire la pandémie !
Comme le refrain dont il aurait dû être la voix sur le morceau de la Rumeur, Le cuir usé d’une valise, le hip-hop a fait le tour de la question.

Dans le sillon – non pas micro – mais bien ancré dans l’Histoire humaine, JP Manova jette son ancre pour redonner à la musique populaire un sang magnifié par son propos. Les mots sont des objets planants sur notre Histoire, arrachant l’ombre dans laquelle nous somme tous projetés…

JP Manova est un homme de parole ! Pour un rappeur on pourrait voir là une forme de gageure. C’est bien là ce qui le rend si différent des anacondas du show-biz : son intégrité.
Une intégrité visible sur scène à chacun de ses concerts. De passage à Grenoble pour le Cabaret Frappé le 13 juillet dernier, c’est avec ses musiciens qu’il vient remettre les pendules à l’heure !
Pas n’importe quels musiciens d’ailleurs puisqu’en concert JP est accompagné par Ismaël Nobour[9] à la batterie et Dan Amozig[10] à la guitare. C’est DJ Stresh qui était ce soir là aux platines, mais DJ Emii qui accompagne généralement le rappeur.
Habitué des sessions live avec des musiciens, le concert est un voyage guidé au train d’enfer pour attraper  celui de 19h07 !

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© Audrey Prud’Homme

 

Pour Culturopoing il accepte de se livrer comme il ne l’a jamais fait pour un média. La confiance qu’il nous offre en oblige la responsabilité de l’honneur.


Entretien avec JP Manova

Vasken Koutoudjian : Où as-tu grandi et dans quel contexte familial ?
JP Manova :
« À la maison, y’avait pas d’père, et le bras d’fer / Avec la galère, un seul salaire pouvait pas l’faire… »[11]
J’ai d’abord grandi à Paris XIe, puis après un court séjour vers Troyes dans l’Aube, je suis venu habiter à la Goutte-d’Or à Paris XVIIIe au milieu des années 90. Avec une mère seule et plusieurs frères et sœurs, j’étais le dernier de ma fratrie de 8. Nous sommes tous nés en Guadeloupe mais à ma naissance, ma mère a curieusement décidé de venir s’installer en métropole.

VK : Comment as-tu eu accès à la culture ? (on lit que la tienne est grande !)
JPM :
Haha !! Un peu par hasard. J’ai souvent été amené à déménager dans ma jeunesse ce qui fait que j’étais assez solitaire. Je me refugiais souvent autant dans le sport que dans les bouquins. Je ne pense pas être quelqu’un de réellement cultivé, je suis curieux et j’ai reçu une éducation qui ne m’a pas rendu hermétique à l’apprentissage de la connaissance.

VK : Pour la musique c’est quoi qui t’a donné une éducation ?
JPM :
Mon père était guitariste pro et donnait des cours. Je ne l’ai pas bien connu mais il a toujours dit à ma mère de ne jamais me laisser faire de musique sans formation. Elle a fait ce qu’elle a pu mais j’ai bien évidemment fait l’inverse. Ayant grandi au contact rapproché de deux de mes grands frères et sœurs, j’avais accès à ce qu’ils écoutaient et je piochais dedans. J’avais moi même déjà des goûts très différents. Petit, je faisais pas mal de conneries et ma mère m’a rapidement mis dans une chorale d’église  pour me canaliser. Je n’y suis pas resté très longtemps mais j’y ai appris des notions de solfège et d’harmonie.

VK : Guy Debord aimait la locution « à cheval donné on ne regarde pas les dents », pour Gérard Guégan, c’est tout l’inverse, ce n’est pas parce qu’on est les deux pieds dans la boue qu’on ne doit pas exiger ce qu’il y a de mieux citation ?. Et toi, entre les deux ton cœur balance ?
JPM :
Les deux ont raison en fait. L’un invoque la raison et l’autre l’amour-propre… Et puis lorsqu’on est les deux pieds dans la boue, c’est toujours intéressant de se voir donner un cheval… Et il est vrai qu’on ne regardera pas ses dents. Cette question m’évoque directement celle des syndicats français auprès desquels l’état achète la paix sociale à grand coups de chevaux édentés…

VK : Quelles différences manifestes constates-tu entre la scène hip-hop de tes débuts et celle d’aujourd’hui ?
JPM :
La multitude… L’uniformité… Le manque d’identité propre… Et pour une touche positive, beaucoup d’alternatives venant d’un peu partout et pas seulement de Paris ou Marseille.

VK : Tu as commencé par des featurings, maintenant tu organises des ateliers d’écritures, quelles sont les perspectives que t’offrent ce genre de projets ?
JPM :
En fait j’ai toujours un peu fait ça mais dans l’ombre… J’ai un home studio depuis longtemps ou j’ai vu passer pas mal de monde a qui j’ai pu prodiguer des conseils durant des années. Le faire maintenant de manière cadrée et organisée avec des plus jeunes c’est encore autre chose. Je pense avoir une approche assez pédagogue et j’y apprends moi même des choses. Je ne suis pas et ne me considèrerai jamais comme un prof. L’idée en atelier c’est de créer des formes d’échanges et de stimulation de l’esprit autrement que par le biais d’exercices rébarbatifs classiques, mais plutôt sous une forme artistique et ludique.

VK : Quel sens donnes-tu là dedans à la transmission, quels objectifs ? (à l’éducation donc…)
JPM :
La transmission est un aspect fondamental aux valeurs du hip-hop. Ce que l’on t’a donné, ce que tu as reçu en terme d’expérience de la part de gens attentionnés, tu devras un jour en faire profiter d’autres plus jeunes. Le hip-hop est une culture qui s’est fait toute seule sans l’aide ou l’encadrement de qui que ce soit, elle ne perdurera pas encore aujourd’hui sans cette notion de transmission.

VK : Qu’est ce que la culture noire en France, en dehors d’une culture de colonisation ?
JPM :
Je ne pense pas qu’il y ait de culture noire en France… Il ya un peu partout dans le monde une culture noire Américaine que les jeunesses du monde entier s’approprient à leur guise… Je ne pense pas non plus qu’il y ait une communauté noire en France… Il y en a plusieurs qui forment tout au plus une population noire en France , rien d’autre.

VK : Aujourd’hui dans le rap français actuel il y a des artistes qui te font tendre l’oreille ?
JPM : Oui bien sur mais je ne les citerai pas .Toute personne qui me donne le sentiment de s’être appliqué dans son positionnement, son texte et dans sa recherche musicale peut m’intéresser.

VK : Mais qu’est ce que c’est que ce pays (la France) dans lequel il on ne voit guère de fille accéder au micro, comparé aux anglo-saxons ?
JPM : Les rappeuses se font effectivement rares mais je pense que ça change. Je crois qu’il faut qu’elles se fassent elles-mêmes une place car personne le fera pour elles. Les DJ féminins également sont très rares. Pour ma part j’ai bossé sur mes scènes avec 3 d’entre elles.

VK : Quels sont tes projets pour le futur ?
JPM : Exister !

VK : Une question qu’on ne te pose jamais et à laquelle tu rêves de répondre ?
JPM : Ahah ! je rêve qu’on ne m’en pose pas en fait ! Que l’on se contente d’écouter ma musique de venir me voir en concert et après, à chacun d’interpréter à sa manière ce qu’il veut, ce qu’il voit, ce qu’il ressent…


Prochain album prévu pour mars 2017…

L’album 19h07 est toujours disponible sur le label Synth-Axe
Sa page Facebook : https://www.facebook.com/JP-Manova-180366065338840/
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es prochaines dates live :

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Texte et interview par Vasken Koutoudjian
Photographies du concert au Cabaret Frappé par Audrey Prud’Homme


[1] Dans Ma Ruche (Ärsenik feat. JP), Sur l’album de Doc Gynéco,  Liaisons Dangereuses (1998)

[2] Coupé-décalé ?

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Sankara

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Clouscard

[5] Suprême NTM, Pass pass le oinj sur Paris sous les bombes (1995)

[6] Cf. mon article sur D’ de Kabal

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Rumeur_(groupe)

[8] JP Manova, sortir de l’ombre sur ABCDR du Son

[9] https://www.facebook.com/ismaelnobour

[10] https://www.facebook.com/daniel.amozig

[11] JP Manova, Pas d’bol sur 19h07 (2015)

A propos de Vasken Koutoudjian

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